Stadio Artemio Franchi. Florence, un 19 Novembre. Presque 17 heures à la montre, coup de sifflet final et un exploit majuscule pour le rugby italien. Scènes de liesse et de joies communes au sein des Azzurri, comme un plafond de verre enfin percé pour partager sa fierté. Les Italiens ont vaincu, pour la première fois de leur histoire, les Springboks (20/18). Les sceptiques pourront parler d’une équipe sud-africaine en déclin voire en totale perdition. Constat implacable et véridique. Mais pour un tifosi, cela n’interfère pas avec son bonheur légitime. Le problème est ailleurs. A l’image d’une sélection italienne capable parfois de coups d’éclats, l’espoir suscité est prodigieusement retombé. La semaine suivante, c’est les modestes tongiens qui sont venus faire mordre la poussière aux héros de la veille. Padoue est le théâtre d’une énième désillusion (17/19). Paradoxe terrible qui stigmatise le rugby italien. Très latin aussi.

 

SITUER L’AVENIR DU RUGBY ITALIEN 

 

Crise intestine, incompétence, formation en berne, utilisation des fonds en question, résultats insuffisants voire le terme de désamour. Tous les qualificatifs y passent pour dresser un constant accablant du système qui régit le rugby italien dans son ensemble. Sans forcer le trait, il est de notoriété publique que la « Fede » pour les intimes (Federazione Italiana Rugby alias la F.I.R) cristallise de vives critiques à son encontre. L’éclosion du rugby transalpin à l’aube des années 1990, concrétisé par l’entrée en lice dans le tournoi des V devenu VI Nations en 2000, étant le point d’orgue d’une fabuleuse aventure humaine venu récompenser le fruit d’un travail de longue haleine. Avec l’apport de techniciens illustres à forte connotation française tels que Pierre Villepreux, Georges Costes, Bertrand Fourcade et plus tard Pierre Berbizier, Nick Mallett, Jacques Brunel et bien d’autres pour ne pas les citer, les transalpins ont fini par évoluer. En tout cas, le droit de se frayer un chemin parmi les plus grands. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au fil des années qui se sont écoulées, l’Italie est plus connue pour ses déboires sportifs et son irrégularité chronique que pour ses performances notoires. Sur 17 tournois disputés, 6 cuillères de bois sont à l’actif des transalpins pour seulement 12 victoires en 72 rencontres jouées.

Jacques Brunel, sélectionneur de l’Italie de 2011 à 2015

Trop peu pour ressentir un frémissement ou le début d’une véritable prise de conscience sportive. But avoué de l’opération qui consistait à rendre possible les confrontations dans cette compétition, pour construire et apprendre. Certains ont porté le projet à bout de bras. On en revient toujours aux hommes de terrain qui à la sueur de leur front ont défendu bec et ongle ce projet. Celui d’installer l’Italie parmi les puissantes nations de la balle ovale. Du moins paraître crédible aux yeux de tous parmi la meute mondiale. On veut parler de Carlo Checchinato, Diego Dominguez, Andrea Lo Cicero, Massimo Giovanelli, Alessandro Troncon et dernièrement Martin Castrogiovanni, Marco Bortolami, Mauro Bergamasco. La dernière génération représentée par Sergio Parisse et Michele Campagnaro tentent de reprendre le flambeau. Ces noms qui évoquent certains moments forts du rugby italien, ces coups d’éclats et ses dérives. Pourquoi donc cette éternelle difficulté à enchainer les résultats positifs ? Le vivier de licenciés s’est pourtant renforcé puisque depuis l’entrée dans le VI Nations, les licences ont franchi les 80.000 unités (soit le double en 15 ans). Puis une décision, qui devait se révéler majeure, concernant l’introduction de deux provinces italiennes dans la Celtic League en 2010 (devenu depuis la Guinness Pro12) par l’intermédiaire du Benetton Trévise et de l’Aironi Rugby (les Zèbres depuis 2012), afin d’apporter une stabilité et permettre à de nombreux joueurs d’hisser leur niveau de jeu. Peine perdue puisque ces formations sont classées invariablement chaque saison aux dernières places. Difficile de se mesurer aux provinces galloises, irlandaises et écossaises sans véritable objectif que de limiter la casse malgré quelques éclats trop singuliers. Par ces mesures, le rugby italien cherche vainement une légitimité ainsi qu’une obligation de résultats qui tardent à venir.

 

LA GÉORGIE, UNE VÉRITABLE MENACE ?

 

La conséquence directe et l’impact des prestations sur ces dernières saisons se répercutent insidieusement sur le classement dans l’échiquier mondial. L’Italie se situe à la 13 éme place début Décembre 2016. Distancée par le Japon, les Fidji et la Géorgie. Talonnée par les Tonga et le Samoa. Le décor est planté, les transalpins chutent inexorablement. L’exploit face à l’Afrique du Sud s’apparente à un coup d’épée dans l’eau. Un écran de fumée pour mieux cacher la misère actuelle et certains errements qui perdurent. Symptomatique d’une nation capable du meilleur comme du pire. La défaite contre les Tonga est sans équivoque. Le turn-over pratiqué par l’Irlandais Conor O’Shea n’est pas une excuse en soi. Englué dans le concert européen, les Italiens ne font plus peur. En l’occurrence, l’adversaire n’émet plus la crainte à son endroit. Les Coupes du Monde concernant la Squadra Azzurra interpellent. Sur les 8 participations, jamais les italiens n’ont franchi le cap des poules. La dernière en date ressemble tellement à la destinée des Azzurri. Victorieux sans panache face aux Canadiens et Roumains, défaits sans démériter face aux Français mais surtout proches d’un exploit face aux Irlandais (courte défaite 16/9). Si une vue d’ensemble permet de voir que l’Italie s’est qualifiée directement qualifiée pour la Coupe du Monde 2019 au Japon en terminant 3 éme de sa poule, un moindre mal, le constat est similaire aux autres. Peut mieux faire, passable, doit poursuivre ses efforts. L’élève italien, indiscipliné et parfois maladroit n’a pas pu franchir l’étage supérieur. La fois de trop ? Inutile d’épiloguer sur la suite des événements, les tests hivernaux ayant apporté une partie de la réponse. Balayés par des Blacks intouchables (10/68), l’exploit authentique et mérité face aux Springboks aurait pris tout son sens après une confirmation. Las, peut-être une sorte de décompression après ce succès historique, les Italiens n’ont pas su faire le minimum syndical. Les Tongiens n’en demandaient pas tant. Mais l’inquiétude réside ailleurs. La menace vient de l’Est. Et pour tout dire, commence par trouver un écho favorable dans certaines oreilles.

La Géorgie pousse pour intégrer le tournoi des VI Nations

On veut parler des Lelos Géorgiens qui crient, à qui veut l’entendre, leur ambition de figurer dans la cours des grands : le Tournoi des VI Nations. Nation mineure sur le papier, qui a gagné ses galons au fur et à mesure des saisons et qui demande d’être davantage considéré. Pas de quoi effrayer l’Italie actuellement, protégée par des droits d’établissement en vigueur, mais qui pourrait la titiller dans un proche avenir. Après tout quoi de mieux qu’une concurrence saine et émulatrice. Un barrage entre le dernier du grand tournoi et le premier du tournoi B qu’ont encore survolé les Géorgiens. Une hypothèse qu’a toujours balayée le directeur exécutif des VI Nations John Feehan. Système trop lucratif certainement qui s’appuie sur l’accord entre les 6 nations. Pas demain la veille si on veut entendre pareils arguments. Mais pourtant, l’idée fait son chemin, et si la Géorgie s’affirme dans les prochaines saisons, nul doute que la question reviendra sur la table. De quoi se poser les bonnes questions pour le rugby Italien. Sur un championnat domestique peu attrayant, l’Eccellenza qui ne porte que son nom et qui ne prépare pas ses joueurs suffisamment à des joutes plus huppées. Les parcours désastreux en Champions Cup (et anciennement Heineken Cup), puisque qu’aucune formation n’a pu se qualifier pour un quart de finale. Les équipes de jeunes des moins de 20 peu armées sans autres résultats que des places en queue de peloton. Une base friable qui ne permet pas de construire. Pourtant les efforts ne sont pas vains. Mais un travail de fond semble inéluctable. Les mentalités doivent évoluer dans le pays où le football écrase tout. Pas facile d’y trouver sa place, son identité et ses ambitions. Le tifosi ne regarde que par le résultat comme partout. La solution réside par une implication totale des autorités sportives. Une volonté commune pour faire de l’Italie, une nation de rugby viable. Le risque est réel mais le jeu en vaut la chandelle.

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