Les Springboks ont touché le fond, ils ont atteint le point le plus bas de leur histoire. Le rugby Sud-Africain traverse une immense crise. Il s’agit de maux à la fois sportifs, administratifs, économiques et politiques. La cocotte frémissait depuis plusieurs années, la défaite choc contre le Japon annonçait les prémices d’une chute programmée. Seconds au classement Mondial début 2015, 3ème du dernier Mondial, les Springboks ne cessent de régresser enchainant les records historiques embarrassants et plongeant à la 6ème place du classement IRB. Pour expliquer les raisons de cette dégringolade, il convient d’aborder un sujet qui est tabou en France, mais qui revêt un caractère capital en Afrique du Sud : la transformation.

 

Des interférences politiques lourdes

Le sujet racial dans le sport est tabou en France. Quand l’affaire des quotas avait éclaté autour de l’équipe de France de football, les réactions ont été unanimes à ce sujet. Le sport est un symbole de justice et de méritocratie, qui fait la part belle aux champions, peu importe sa couleur de peau, son origine ou sa classe sociale.

Le cas est plus complexe en Afrique du Sud. Le rugby est le sport roi en Afrique du Sud, une seconde religion pour les Afrikaners. Il a été une arme politique pour démontrer la supériorité des Blancs, il était un outil de ségrégation, ce qui a valu un boycott international des Springboks durant les années 80. Durant le Mondial 1995 victorieux, Nelson Mandela avait utilisé le rugby, cette fois, comme un moyen symbolique d’unité de la nation arc-en-ciel quelques années après la fin de l’apartheid.

Nelson Mandela remet la coupe William Webb Ellis à Pienaar lors de coupe du Monde 1995.

Nelson Mandela remet la coupe William Webb Ellis à Pienaar lors de coupe du Monde 1995.

L’héritage du rugby Sud-Africain est lourd, il a œuvré pour la division puis la réconciliation du peuple. Le rugby est un sport encore majoritairement représenté par les Blancs qui représentent moins de 10% de la population. Cette représentation importante serait pour certains, le fruit d’inégalités économiques et sociales, et la preuve que la ségrégation et le racisme existent toujours. Les politiques souhaitent donc transformer ce sport pour qu’il soit plus représentatif de l’ensemble de la population et qu’il soit le sport de tous les Sud-Africains. La transformation du rugby Sud-Africain et des Springboks, est donc un sujet important au sein du corps politique.

 

Des quotas à tous les niveaux

 

Pour 2019, les exigences ont été fixées, 50% de l’équipe Springboks devra être non blanche, le ministre des sports s’est montré ferme sur cette décision et menace de bloquer la candidature de l’Afrique du Sud pour la Coupe du Monde 2023, si des changements ne s’opèrent pas dès maintenant.

Les quotas ne datent pas d’aujourd’hui. En 1999, des premiers quotas ont été mis en places en Currie Cup (championnat national) et Vodacom Cup (compétition se déroulant en parallèle du Super Rugby). Ils se sont progressivement accentués avec le temps. En 2014, les équipes participantes à la Vodacom Cup devaient aligner un minimum de 5 joueurs non-blancs dans leur XV de départ et 7 au total sur la feuille de match.

Les quotas sont donc ouvertement présents à tous les niveaux du rugby Sud-Africain, afin de favoriser l’intégration des joueurs de couleur, depuis près de 20 ans. Le résultat de ces politiques au niveau régional et national est plutôt encourageant en termes de chiffres, puisqu’aujourd’hui, un tiers des joueurs évoluant dans les provinces Sud-Africaines sont non-blancs, alors qu’il peinait à atteindre les 10% au début des années 2000. Cependant, si cette politique amène des résultats chiffrés positifs, elle est susceptible de créer des tensions et polémiques lourdes.

 

Turbulence au sein des Springboks

 

Si les quotas sont officiellement imposés depuis cette année, les problématiques au sein des Springboks ne datent pas d’aujourd’hui. Les précédents sélectionneurs ont souvent du gérer cette question sensible, en devant faire passer les intérêts politiques avant les intérêts sportifs. Lors du Mondial 2003, l’Afrique du Sud présentait une équipe composée de près de 90% joueurs blancs. Il existait une nécessité de changer cette tendance. Les pressions politiques se sont faites ressentir lors du mandat de Jake White. L’actuel entraineur Montpelliérains avait été forcé d’aligner des joueurs comme Solly Tybilika ou Luke Watson contre son gré, suite à des interférences politiques. A l’approche de son Mondial victorieux, la Confédération des sports et le Comité Olympique Sud-Africain avait menacé de ne pas délivrer les passeports aux joueurs Springboks, prétextant que l’équipe manquait de diversité.

Reconnu sportivement mais loin de faire l’unanimité au sein de la SARU et du corps politique, Jake White n’avait pas prolongé son bail. Peter de Villiers avait été choisi pour le succéder, devançant Heyneke Meyer, le favori logique. La SARU n’avait pas caché que ce choix n’était pas uniquement sportif mais également racial. « PDV » était devenu le premier sélectionneur de couleur des Springboks, malgré une expérience sur le haut niveau très limitée. Il avait seulement entrainé les Baby Boks.

Peter De Villiers, un sélectionneur choisi pour sa couleur de peau?

Peter De Villiers, un sélectionneur choisi pour sa couleur de peau?

Meneur d’hommes reconnu mais technicien limité, PDV a obtenu des résultats bruts corrects, mais son bilan était décevant compte tenu des moyens à sa disposition. Il disposait d’un vivier et d’une génération dorée, qui avait dominé la scène continentale en Super Rugby. Cependant, il n’avait pas pu transposer cette domination au niveau international, sur ce cycle de 4 ans. En termes de transformation, PDV a lancé plus de joueurs de couleur que son prédécesseur. Il n’a cependant pas pu pour autant changé la physionomie de l’équipe et satisfaire le corps politique. Connu pour son franc-parler, PDV a été dithyrambique au sujet des quotas, les décrivant comme « une perte de temps ».

Son successeur n’était autre que Heyneke Meyer. Au cours de son mandat, il a peu prêté attention à la transformation, sélectionnant son équipe sur des bases purement sportives. Relativement épargné par les critiques pendant 3 années, il vécut des derniers mois extrêmement difficiles et tendus, recevant des critiques extrêmement virulentes de la part des médias et de la COSATU, le syndicat Sud-Africain le plus puissant, qui avait qualifié Meyer et son équipe de « suprématistes blancs » en raison du manque de mixité de l’équipe. Menacée de non-participation au Mondial, l’équipe avait bien pu y participer, grâce à un jugement favorable devant la « High Court » Sud-Africaine à quelques jours du fiasco face aux Japonais.

 

Une transformation forcée au niveau des joueurs et du staff

 

Les objectifs de cette transformation sont extrêmement contraignants, et n’ont pas seulement un effet sur le nombre de joueurs de couleur sur le terrain, mais également au niveau du staff. En effet, cette contrainte a rebuté les meilleurs techniciens Sud-Africains de ce poste. Nick Mallett s’était vu proposé ce poste, mais il a décliné pour la simple et bonne raison que « les meilleurs joueurs doivent être sélectionnés ». Rassie Erasmus, la tête pensante des Springboks, a également quitté discrètement le navire pour rejoindre le Munster. Heyneke Meyer a préféré démissionner. Aucun technicien Sud-Africain reconnu n’a voulu de ce poste vacant.

Rassie Erasmus, le directeur du rugby du Munster

Rassie Erasmus, le directeur du rugby du Munster

La lourde responsabilité d’être sélectionneur des Springboks est donc revenue par défaut à Allister Coetzee. L’ancien assistant de Jake White n’a jamais été reconnu comme un très bon entraîneur, à raison. Son bilan en terme de résultats mais surtout en terme de jeu a été particulièrement décevant durant toutes ses années à la tête de la Western Province. Stratégiquement, Allister Coetzee avait prouvé ses limites, en proposant un rugby unidimensionnel et déconnecté des temps modernes. Certes, il n’a pas eu de résultats désastreux, mais il n’a jamais su bâtir une grande équipe, ce qui était clairement un échec au vu des joueurs à disposition.

Pour corser l’addition, Allister Coetzee a été obligé de composer avec des membres du staff qu’il n’avait même pas choisi. Mzwandile Stick a été nommé entraineur des lignes arrières, avec pour seule expérience, d’avoir entrainé l’équipe espoir de la Eastern Province, une des plus faibles du pays. Un choix qui n’a pas été sportif. De plus, en raison de contrats mal gérés, Allister Coetzee a également du composer avec un coach des avants, un entraineur de la défense et un team manager qui lui ont été imposés. En conclusion, les compétences du sélectionneur Sud-Africain étaient douteuses pour ce poste, mais il faut également reconnaitre qu’il n’a pas été placé dans un bon environnement avec un staff qu’il n’a même pas choisi.

 

Une politique contestée

 

Cette politique raciale ne fait pas l’unanimité. Si des joueurs de valeur comme Duane Vermeulen et Bryan Habana ont eu le courage de dénoncer les nombreux problèmes politiques au sein du rugby Sud-Africain, aucun n’a parlé ouvertement de quota, tant la question est sensible en Afrique du Sud.

Il faut aller à l’étranger et particulièrement en Nouvelle-Zélande pour avoir des avis très tranchés sur cette question. A la fois si loin et si proche, la Nouvelle-Zélande partage avec l’Afrique du Sud une grande rivalité sportive, et ils ont également connu des polémiques raciales autour de leur sélection nationale. Qui de mieux que Laurie Mains, entraineur des All Blacks de 1992 à 1995, et également entraineur des Cats de 2000 à 2001- franchise Sud-Africaine, réunion des Lions et Cheetahs – pour offrir un avis éclairé sur la question ? L’ancienne gloire se montre définitif sur cette politique de quotas : « Avec une politique de sélection raciale, ils ne vont pas réussir à s’en sortir. Je pense que les jours où ils étaient des top compétiteurs sont terminés ».

Si les quotas appliqués en 1999 avaient un véritablement sens compte tenu du contexte, ils ne doivent pas être maintenus éternellement : « quand j’ai entrainé là-bas, je pouvais y voir une raison (aux quotas). C’était une véritable tentative de créer des opportunités pour les joueurs noirs et coloured, et je le respecte parce qu’il y avait pas un grand nombre d’entre eux. Mais mon dieu, c’était il y a 15 ans. Et la réalité est qu’ils ont déjà eu beaucoup de temps pour développer (la transformation). Les quotas n’ont plus besoin d’être là, il devrait maintenant revenir aux meilleurs joueurs d’être sélectionnés, parce que tous les joueurs Sud-Africains – quelque soit la couleur – dans les 15-18 dernières années, ont eu l’opportunité de se développer. Vous ne pouvez pas continuer à favoriser toujours la position d’une couleur contre une autre. »

Steve Hansen, l’actuel sélectionneur des All Blacks et ami de Heyneke Meyer, est bien au courant des problématiques actuelles. Il porte un jugement proche similaire, décrivant l’environnement des Springboks « très difficile ». Conscient que ce système est susceptible de priver les Springboks de leur meilleure sélection possible, il s’inquiétait déjà de l’avenir de l’équipe avant même la prise de fonction d’Allister Coetzee : « Une chose que je sais, c’est que vos équipes sportives doivent être sélectionnées au mérite, parce que si elles ne le sont pas, les gens commenceront à questionner si tel joueur devrait ou non être dans l’équipe. Cela affecte votre confiance et la règle d’or est que si vous avez une équipe qui est confiante, ils joueront bien, peu importe qui ils sont. ». La prédiction du sorcier All Black ne pouvait pas être plus vraie.

Si la politique a une influence importante et néfaste chez les Springboks, il serait malhonnête de rejeter tous les problèmes sur les quotas. Le rugby Sud-Africain traverse une crise sans précédent, elle est également administrative, économique et sportive. Il serait donc intéressant d’aborder ses sujets dans un prochain article.

 

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