Le dernier tournoi de l’équipe de France7 à Sydney, le week-end des 6 et 7 février dernier, s’est soldé par 5 défaites en autant de matchs, condamnant les Bleus à la dernière place du tournoi en compagnie des japonais. Cruelle désillusion, eux qui avaient terminé à la 3ème place au Cap, en sortant notamment les fidjiens, considérés comme parmi les meilleurs joueurs du monde. Pour les français, cela entraîne également un recul dans la hiérarchie mondiale, les faisant désormais glisser à la 9ème place. L’absence de Virimi Vakatawa (retenu par le XV de France) et du capitaine Terry Bouhraoua, blessé, n’explique pas tout.

Se profile dès demain le tournoi de Las Vegas, où les Bleus vont récupérer une grosse partie de leurs forces vives, ainsi qu’un autre apport majeur du Top 14. Ce sera pour eux un nouveau départ à moins de 6 mois des JO de Rio, et piqués au vif à Sydney, nous pouvons leur faire confiance !

J’ai donc demandé à Jean-Baptiste Gobelet, ancien « septiste » de l’équipe de France, aujourd’hui consultant pour Canal + et créateur des stages rugby www.sevensacademy.com , ce qu’il en pense.

  • Pourquoi les Bleus marquent ils toujours assez vite et pêchent-ils sur la fin de match ?

Les Bleus ont tendance à prendre le match par le bon bout ; ils mènent assez vite et ensuite s’effondrent souvent dans les dernières minutes comme nous l’avons vu lors des derniers tournois (Canada, Usa, Angleterre, Japon, Samoa, Argentina…)
La dimension physique, stratégique et mentale sont les principales causes et elles peuvent être liées.
Tout d’abord, la dimension physique : 
L’équipe de France sort d’une grosse préparation physique estivale avec son pic de forme au mois de Décembre pour les tournois de Dubaï et CapeTown. Qui dit pic de forme, dit toujours période creuse. Certains joueurs n’avaient plus de carburant lors des dernières tournées, et on l’a remarqué sur les fins de matchs. Le Sevens est un sport qui se joue à 12 avec un sens aigu de la stratégie et du coaching, ce que nous n’utilisons pas, à l’instar des autres équipes du haut de tableau.

La dimension Stratégique :  Elle se travaille en amont avec les coachs et les joueurs pour gérer ces fins de matchs, typique du basket américain où on joue le Money Time, où chaque possession de balle est l’occasion de marquer en dernier.Toutes les équipes de haut niveau travaille à base de scénariis pour permettre à leurs joueurs de prendre les bonnes décisions. Les joueurs leaders doivent prendre les choses en mains comme on voit en NBA ; des ateliers de travail s’effectuent en fin de séance dans la fatigue, pour rester fidèle aux conditions de matchs.

La dimension mentale : Elle est souvent lié au physique ; on manque de lucidité ce qui nous force à effectuer le mauvais choix. Le fait de savoir que l’on perd souvent à la dernière minute agit inconsciemment sur l’équipe et la pétrifie mentalement dans ses moments clefs.

  • N’y a-t-il pas une « Vaka-Bouhraoua » dépendance ?

Bien sûr l’équipe de France est dépendante de ses joueurs leaders qui tirent le groupe vers le haut. Elle se repose dessus comme l’ensemble de son jeu où on attend un exploit personnel de l’un deux. Au lieu d’avoir un jeu collectif où les mêmes leaders apporteraient un plus et non plus une dépendance aussi forte, comme on peut le voir avec l’Equipe d’Australie qui sans ses 4 leaders, a remporté la Plate à Wellington7s, et, toujours avec eux, a failli gagner le Sydney7s.

  • Le VII apporte au XV (Cf. Virimi Vakatawa), mais le XV apporte t’il vraiment au VII, même si plusieurs joueurs comme Ouedraogo, Valleau, Laveau ou encore Martial ont fait des essais ?

On ne peut pas dire que le XV n’apporte rien au 7. Chaque rugby s’apporte quelque chose. Après il ne faut pas se voiler la face, les stars du XV sont là pour promouvoir le rugby aux JO de Rio 2016 dans leur délégation respective.
Quand on voit le cas Cooper qui a effectué un aller retour éclair à Sydney lors du Sydney7s, cela reste avant tout un coup de communication énorme de la Fédération Australienne. Il a attiré toute l’attention des médias australiens, je soupçonne le staff australien d’avoir fait exprès et d’avoir prévu de ne pas le faire jouer.
Le XV apporte beaucoup de communication autour du 7. A l’issue des JO, un vote sera établi pour savoir si la discipline Rugby 7 a convaincu en terme d’audience télévisée, affluences dans les stades, impact médiatique dans chaque pays. Le XV apporte aussi tout son professionnalisme qu’il exerce depuis 20 ans. Sur le coté sportif, il apporte une dimension physique plus importante en terme d’impact (zone de contact et zone de ruck) mais de plus en plus de joueurs pro à 7 sont de plus en plus performants dans ce domaine aussi.

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  • N’est-il pas préférable de puiser parmi de très jeunes joueurs, comme Arthur Retière (qui est a été une vraie satisfaction à Sydney NDLR), pour consolider et bâtir un groupe ?

Au vu du groupe réduit que l’Equipe de France possède, il serait préférable de cibler des joueurs de Top14 ayant des grandes qualités de vitesse et d’explosivité comme on le voit chez les Sud africains et de les faire préparer ensemble le plus tôt possible pour performer. Une liste composée de joueurs comme Fall, Huget, Bonneval, Thomas, Dulin, Barraque, Fofana, Grosso, Serin, Lesgourgues, Domvo, Sekou … Le fait de prendre Sofiane Guitoune rentre dans cette optique là. Mais il existe déjà dans les générations de joueurs de – 22 ans, des profils ayant joué à 7 avec France développement, qui ne joue pas actuellement en club et qu’il serait intéressant de voir avec l’équipe de France en préparation olympique. Je pense aussi au jeune massicois Ngandebe, qui a des qualités indéniables et qui devrait être testé dès maintenant sur le World Series.

  • N’est-il pas trop tard, à moins de 6 mois des JO, de faire des « essais » de joueurs et de ne pas avoir un groupe définitif pour les JO ?

Il est inquiétant de pas avoir un groupe de joueur bien défini, poste pour poste pour performer sur déjà le World Series et les JO dans 6 mois. Il y a des secteurs où la France est défaillante, comme le jeu au sol avec la zone de ruck, et le secteur défensif principalement.
Les joueurs de Top14 n’ont donné aucune garantie sur le World Series, et donc pas de plus values à l’équipe actuelle. Ils ont besoin peut être de quelques tournois en plus pour voir s’ils peuvent prétendre aux Jeux Olympiques, mais le temps est compté dorénavant. 
On est obligé maintenant de faire des essais soit avec des joueurs cibles Top14 comme précisés au-dessus, soit avec les meilleurs jeunes joueurs pouvant éclore assez rapidement.

  • On sait qu’il faut un temps d’adaptation physique pour jouer au VII (on l’a bien vu à Wellington et à Sydney avec Sony Bill Williams qui a parfois souffert physiquement) ; la préparation physique des Bleus est-elle donc adaptée ?

On voit qu’avec 2 mois de préparation spécifique à 7, SBW était quand même à la peine et n’avait pas les bons repères avec ses partenaires. Il ne faisait aussi pas les matchs en entier en tournant avec Savea. La préparation des Bleus n’est pas en adéquation avec une préparation olympique. Concernant les Quinzistes, cela ne peut pas leur permettre de performer en World Series, cela est due aussi à la disponibilité des joueurs laissés par leurs clubs .Il faut faire un travail en amont avec les clubs comme lors de la coupe du monde à XV, et mettre en place des conventions où les joueurs sont à disposition exclusive de France7, 4 mois avant les JO, sauf cas particuliers (Joueurs jouant les phases finales).

  • Pourquoi n’y a-t-il pas plus de passerelles entre le VII et les différents championnats français ?

Les passerelles pourraient exister s’il y avait une réelle volonté des Bleus de travailler avec les clubs de Top14, les clubs de ProD2, et de Fédéral.
Pour cela il faut un travail de lobbying de tous les jours qui se fait dans les autres pays, pour essayer d’avoir un squad élargi de joueurs disponibles durant les 4 années précédent les JO. Faute de championnat professionnel à 7, la supervision des jeunes talents à 7 est d’autant plus difficile qu’il faut un travail de profondeur à travers les clubs pour leur faire comprendre que le 7 est un accélérateur de formation .

  • Les Bleus ont de bons attaquants ; qu’en est-il dans le secteur de la défense et du jeu aérien ?

Les Français sont bons offensivement car ils ont des joueurs capables de casser la ligne facilement. Par contre leur jeu basé sur l’exploit a ses limites et on va vite voir l’équipe être en difficulté quand elle est sous pression. Elle ne sait pas construire un jeu collectif.
Dans le secteur de la défense, la France a beaucoup de défaillance individuelle et collective.
Comme en attaque c’est un système collectif qui permet à l’équipe d’être efficace. Toute nation championne olympique, quelque soit la discipline, a, avant tout, une défense de fer. C’est le point à travailler pour passer le cap.
Les zones de rucks et aériennes sont des zones de conquêtes où les Français sont à la peine actuellement, mais avec quelques réglages spécifiques sur les prochains tournois, ils peuvent retrouver la main sur ces zones de conquêtes.

  • 8 joueurs sont sous contrat fédéral ; n’est ce pas trop peu ?

Il y a actuellement 14 contrats pro à la FFR. Pour une période olympique je pense que ce n’est pas suffisant quand on regarde les nations comme les All Blacks (28 joueurs) ou Springboks (36 joueurs) en année JO. Après, concernant l’après JO, la nouvelle génération 2020 avec la RWC2018 aux USA, il faut mettre en place d’autres programmes qui permettent d’avoir un autre système que l’actuel, pour être plus performant entre les périodes olympiques.

  • Pourquoi les filles de France 7 obtiennent-elles de meilleurs résultats que les garçons ?

Les filles 7 ont de meilleurs résultats car elles ont vraiment pris en mains leurs problèmes passées. Elles sont passées à un effectif  semi-pros en quantité très importante, ce qui permet la mise en place d’un groupe qui s’entraine quotidiennement sur Marcoussis. Le fait d’être nombreuses leur permet une émulation dans le groupe en vue des JO et une concurrence saine. Le staff s’est élargi avec des compétences dans différents domaines et s’est surtout ouvert sur l’extérieur, en multipliant les échanges internationaux avec leurs compatriotes anglais et espagnols.

Drapeau 7

  • La préparation des filles est-elle différente de celle des garçons ?

La préparation des filles n’est pas la même, à cause du calendrier différent de ceux des garçons. Les filles ont une saison composée de 2 fois moins de tournois.

  • L’équipe de France est-elle vraiment une « équipe » ou est-elle une somme d’individualités qui réussit parfois à passer à force d’exploits personnels ?

A l’heure actuelle, l’Equipe de France base son jeu sur l’exploit personnel à travers des armes offensives comme Terry et Virimi; le système offensif et défensif n’est pas clair.
Ces deux joueurs en réussite tirent leurs coéquipiers vers le haut et peuvent créer une équipe, si tout le monde joue sur le même système.

  • Bryan Habana et Sofiane Guitoune vont rejoindre leur squad de 7 respectives; que penses-tu de cet apport ?

J’ai beaucoup de réserve concernant Bryan Habana après discusssion avec le staff des springboks il y a 2 semaines. Maintenant ils sont obligés de faire appel à ces joueurs-là en vue des JO, suite au départ de Kolbe, DeJongh, Hougaard dans leurs championnat respectif (Super18 et Premiership), car ils ne pourront pas les essayer en Avril ou Mai, période des phases finales et matchs importants.

  • Le top 14 est-il est un atout ou un inconvénient pour Habana en vue de sa préparation aux JO ?

Le Super 18 et le Top 14 ne peuvent être un atout pour des joueurs de ce type en manque d’expérience de Sevens.

  • Guitoune a déjà fait du 7 plus jeune ; il a même été champion de France espoir avec Agen et fait quelques stages avec l’EDF. Il a toujours dit vouloir refaire du 7 au niveau international. Que peut-il apporter à Las Vegas et au 7 français en particulier ?

Sofiane Guitoune est un bon choix, j’ai pu discuter avec lui sur le 7. Ce n’est pas un novice de ce sport puisqu’il a déjà pratiqué le Sevens certes, mais pas en World Series.  Il a des qualités de vitesse et de duel très intéressants ; il sera attendu en tant que finisseur, mais je crois qu’il a un profil créateur en milieu de ligne ou il peut provoquer et créer des brèches. Il faudra regarder ses capacités à enchainer ces mêmes efforts.

  • Quelle peut-être l’organisation défensive de l’EDF à Las Vegas, quant on sait que les Bleus pêchent plus par leur défense que par leur attaque ?

C’est le chantier principal de l’EDF. L’Equipe teste de nouveaux systèmes défensifs. A quelques mois des Jeux, il est urgent d’avoir un système défensif stable pour que chacun ait des repères.

  • En dehors de Virimi Vatakawa, France7  va récupérer « ses » joueurs blessés à Sydney, comme P.G. Lakafia ou Terry Bouhraoua ; cela va-t-il rendre l’équipe plus homogène ?

Dalligna, Mazoue, Lakafia, Bouhraoua vont permettre à l’équipe d’être plus homogène, même si les 2 premiers seront en manque de rythme. Ils seront attendus pour rétablir un jeu plus collectif, offensivement et défensivement.

  • Avec le début de la tournée américaine, le jeu de l’EDF va-t-il changer et nous laisser entrevoir les bases de ce que seront les JO ?

On ne peut s’attendre qu’à mieux par rapport à Sydney. On aimerait voir l’équipe prendre plus de risque dans le jeu et être plus ambitieuse.

  • Quel est ton pronostic pour Las Vegas ?

Le match contre l’Argentine sera primordial. Il faudra être présent dans la dimension stratégique et mentale. Je vois quand même les Français se focaliser sur ce match-là, et le remporter. Le Match des Fiji sera forcement le plus dur, on aimerait voir les Français résister plus fortement qu’à Sydney (49-5). Par contre, il faudra se méfier énormément des Samoans sur ce tournoi, c’est un tournoi qui réussi aux Samoans.

  • Les filles viennent de terminer 5ème à Sao Polo en laissant des cadres, telles Camille Grassineau et Christelle Le Duff à la maison ; elles ont produit du jeu, mais on les a sentit fatiguées la 2ème journée (grosse chaleur notamment). Ces changements climatiques sont-ils préjudiciables lors des compétitions ?

Les Françaises sont parties plus tôt pour s’acclimater aux conditions brésiliennes, mais elles se sont faîtes surprendre par le Canada en ¼ de Cup.

  • Comment les filles peuvent-elles vaincre les canadiennes, qui sont vraiment leur bête noire ?

C’est une nation qui joue le haut tableau depuis de nombreuses années. On ne peut se permettre de faire trop d’erreurs face à ce genre d’équipe ; il faut réaliser le match quasi parfait pour battre ces nations majeures. La dimension mentale est importante dans le Jour 2, et malgré la défaite en ¼ , l’équipe a su se ressaisir et gagner la Plate.

  • Donne-nous ton pronostic pour les filles et les garçons à Rio ?

Au vue du classement et des prestations précédentes, les filles sont largement « médaillable », face aux grandes nations (Canada, Australie et NZ ). Elles peuvent créer l’exploit au point de viser l’or. Il faudra par contre, d’ici les Jeux, marquer ces équipes psychologiquement en les battant ou en les faisant douter fortement.
Les Hommes à Rio auront besoin de toutes leurs forces en présence pour performer aux JO. A l’heure actuelle on est un peu dans le flou, on ne peut pas dire qu’ils ont le niveau pour une médaille d’or, comme on ne peut pas dire qu’ils ne feront rien là-bas. 
Les derniers tournois du World Series seront révélateurs du niveau de l’équipe de France aux JO.

  • Que souhaites-tu ajouter ?

Je souhaite à l’équipe de France de construire un système collectif, offensivement  et  surtout défensivement, pour que chacun ait des repères en commun, d’ici le tournoi de Paris le 13-14-15 mai 2016. On pourra espérer de grandes choses à ce moment-là, avec le retour de leurs joueurs phares (Dalligna,Mazoue,Vakatawa,Terry) et certains joueurs du Top14. La France aura de grandes chances de performer sur le tournoi de Paris, et à partir de là, aura de belles raisons de rêver a quelque chose aux JO de Rio2016.

 

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2 Réponses

  1. Xavier de Lagausie

    Interview très intéressante ! Il confirme bien le rôle principal des joueurs de XV, à savoir la communication et médiatiser le 7. JB Gobelet est plutôt lucide sur France 7 même si l’on sent parfois sa rancoeur envers le staff avec qques piques.

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    • Sabine

      Jean-Baptiste est parfaitement lucide et réaliste.Il n’a jamais mâché ses mots mais souhaite aider et tout faire pour le développement du 7 en France.

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