Depuis l’avènement du professionnalisme, le rugby écossais semble être le parent pauvre du rugby européen. Le rugby écossais n’aurait-il pas su évoluer comme celui des autres nations européennes, et en particulier celtes ? Une légende tenace veut que les Ecossais soient depuis toujours hostiles au professionnalisme. L’Ecosse serait un bastion du conservatisme rugbystique, défenseur de l’amateurisme et d’un entre soi quelque peu méprisant. C’est bien évidemment une légende, mais il est des esprits français qui n’ont pas oublié que les Ecossais étaient effectivement défavorables à l’entrée des Français dans le Tournoi… Plus sérieusement, comment expliquer le fait, incontestable, que depuis les années 2000, l’Ecosse soit le mauvais élève, trop souvent récompensé d’une cuillère de bois (2004 ; 2012 ; 2015) ?

Les années 1980-1990, un « âge d’or »

Rappelons d’abord que l’Ecosse n’a pas coulé exactement lors du passage au professionnalisme. Celui-ci date de 1996, et cette année, l’Ecosse passe tout près d’un Grand Chelem. Trois ans plus tard, elle remporte brillamment le dernier tournoi des V nations et fait bonne figure lors du mondial gallois (élimination en quarts de finale par la Nouvelle-Zélande). Mais ce sont les derniers rayons de soleil avant une sombre éclipse du rugby écossais. Cette génération de la fin des années 90 (Townsend, Metcalfe, les frères Leslie, Logan, Tait, Armstrong, Murray, Smith…) n’a pas encore été effacée des mémoires par une génération aussi talentueuse mais plus récente… A partir des années 2000 que le rugby écossais connaît de grandes difficultés. Des difficultés d’autant plus étonnantes que les années 80 et 90 ont été plutôt fastes pour le rugby écossais. Les plus fastes en fait depuis les années 20 (les années 60 aussi ont été bonnes)… En 1984 et en 1990, les Ecossais remportent deux des trois Grands Chelems de leur histoire.

1990 - Les écossais viennent de battre l'Angleterre et décrochent le dernier grand Chelem de leur histoire.

1990 – Les écossais viennent de battre l’Angleterre et décrochent le dernier grand Chelem de leur histoire.

Ils remportent également le tournoi en 1986 et en 1999. En 1991, ils se qualifient en demi-finale de coupe du monde, stade de la compétition que n’a jamais atteint l’Irlande. Cette belle période du rugby écossais est le fruit d’une innovation de la fédération écossaise, qui en 1973 organise le premier championnat domestique national en Grande-Bretagne, preuve que les dirigeants écossais n’étaient pas coincés dans un rigorisme sclérosant. Cette réforme va inaugurer un âge d’or des clubs écossais, qui se traduira par une embellie du chardon sur la scène internationale à peu près une décennie plus tard (Grand Chelem de 1984). Il y a évidemment des clubs de rugby un peu partout en Ecosse, mais cet âge d’or correspond peut-être également à l’apogée des clubs des Borders (Hawick notamment, neuf fois champion d’affilée, mais aussi Gala, Melrose, etc…).

Les tergiversations lors de la transition vers la période professionnelle

Or au moment du passage au professionnalisme, la fédération va hésiter : doit-elle encourager les clubs qui ont été à la base de ses récents succès à se transformer en structures professionnelles ? Elle le fait dans un premier temps mais avec le recul, cela paraît relativement irréaliste. Notamment pour les clubs des Borders, qui sont installés dans de petites villes… Il y a certes des bassins de population plus larges en Ecosse, notamment dans les deux grandes villes du pays, Edimbourg et Glasgow. Mais même dans l’hypothèse où des grands clubs se construiraient là, l’Ecosse ne semble pas avoir ni les capacités ni les moyens de nourrir un championnat domestique professionnel. Quoiqu’il en soit, très vite, à la SRU (Scottish Rugby Union), cette analyse est faite et on engage une toute nouvelle politique, la formation de provinces suivant les traditionnels districts. Il existe quatre de ces districts rugbystiques, chacun d’entre eux pouvant être rapproché d’un point cardinal. Pour présenter brièvement la géographie de l’Ecosse, la majeure partie de la population vit dans une plaine centrale qui traverse l’Ecosse d’Est en Ouest. Edimbourg se trouve à l’est de cette plaine, sur la mer du Nord. Glasgow se trouve à l’Ouest de cette plaine, du côté de l’océan Atlantique. Au sud de cette plaine se trouvent les Borders, la région frontalière avec l’Angleterre. Au nord de cette plaine s’étend un vaste pays où se trouve notamment la ville d’Aberdeen. Quatre districts donc, Glasgow (Ouest), Edimbourg (Est), Borders (Sud) et Aberdeen (Nord). Mais cette politique pertinente et engagée par une légende du rugby écossais, Jim Telfer, a été décidée après que les clubs se soient endettés pour commencer à payer les joueurs. En abandonnant la voie de la professionnalisation des clubs, La SRU va leur léguer une ardoise qui va aiguiser les ressentiments et créer un climat de guerre civile dans le rugby écossais, guère propice à une évolution positive.

Une fédération incapable de soutenir ses districts : le trou noir de la décennie 2000

Mais le pire est encore à venir. A la fin des années 1990, la SRU, profitant de cette belle période du rugby écossais, s’était engagée dans la rénovation de son stade : Murrayfield. Or ces travaux vont laisser la fédération écossaise profondément endettée. La SRU va dès lors chercher à faire le maximum d’économies au moment où il faudrait justement qu’elle investisse dans les districts professionnels qu’elle vient de créer. En conséquence, les équipes professionnelles écossaises ne vont jamais avoir les moyens de rivaliser, ce qui va notamment se traduire par des résultats difficiles sur la scène de la toute nouvelle coupe d’Europe, d’autant qu’ils ne participent à aucune compétition (la ligue celte, ancêtre du Pro12, sera créée en 2001). Pire, les difficultés financières de la SRU s’aggravant, après seulement deux ans d’existence (1997-1998), les provinces d’Aberdeen et des Borders sont supprimées et ne participent plus à la coupe d’Europe…

Logo des Borders Reivers

Logo des Borders Reivers

Logo des Caledonia Reds

Logo des Caledonia Reds

La SRU tentera bien de remonter la province des Borders en 2002 mais ce sera un échec qui prendra fin en 2007. Bref, au moment crucial du passage au professionnalisme, des circonstances malheureuses (la dette liée à la rénovation de Murrayfield) et une mauvaise gestion de la SRU (Une politique douteuse des dirigeants provoquant une rébellion des clubs) vont durablement plomber le rugby écossais. En effet, la dernière génération dorée du chardon (celle qui a gagné le tournoi en 1999) vieillit et n’est pas remplacée. Après le départ en 2003 d’Ian McGeechan du poste de directeur sportif de la SRU, et le choix de Matt Williams comme sélectionneur en 2003, les résultats sportifs du chardon plongent. Seule l’entrée de l’Italie dans le Tournoi va éviter que l’Ecosse n’accumule les cuillères de bois mais elle semble durablement dépassée par les autres grandes nations européennes. Cet affaiblissement général du rugby écossais porte atteinte à sa popularité, et les deux provinces existantes ont du mal à avoir les moyens pour devenir complètement professionnelles. Bref, un cercle vicieux s’est mis en place dont il n’est pas évident de sortir. L’entrée dans le nouveau millénaire et la décennie qui suit sont une période cauchemardesque pour le rugby écossais. Ce n’est que tout récemment que la politique des provinces semble porter ses fruits. Glasgow est devenu une équipe très performante, qui gagné le premier titre majeur de l’ère professionnelle en 2015 et participé à cinq des six dernières demi-finales du pro12.

Les Glasgow Warriors ont remporté la dernière édition de la Ligue Celtique.

Les Glasgow Warriors ont remporté la dernière édition de la Ligue Celtique.

Et ces résultats légitiment en retour une structure professionnelle qui gagne en force. Enfin, en Ecosse, quinze ans après le passage au professionnalisme, le choix des districts professionnels fait enfin l’unanimité et porte ses fruits. La SRU vient de construire quatre académies pour former les jeunes dans le cadre des quatre districts. L’engouement autour des provinces semble prêt à croître (comme en témoigne l’affluence record de 23000 personnes à Murrayfield pour la confrontation entre Glasgow et Edimbourg). Le futur se construit petit à petit.

Développement des districts et perspectives d’avenir

La SRU n’a certes pour le moment les moyens de soutenir que deux districts sur quatre. Mais ces deux-là (Glasgow et Edimbourg) ont de vrais moyens. Il n’est plus question de semi-professionnalisme. L’avenir est la constitution comme entité professionnelle d’un troisième district, celui d’Aberdeen. Après une décennie noire, il est possible d’envisager l’avenir avec optimisme. Le choix des provinces-districts semble bon. L’Ecosse est très largement une terre de football. Le rugby des clubs existe partout, et ce dès l’origine, mais il est traditionnellement très développé à Edimbourg, où il est le sport d’une certaine classe sociale élevée dans des collèges huppés, et également dans les Borders où de fortes rivalités entre ces clubs de petites villes se sont développées. A Glasgow et dans le Nord (Aberdeen), le football est plus important et populaire. Les équipes provinciales professionnelles sont des outils adéquats pour contester l’hégémonie du sport-roi dans ces régions. L’exemple de Glasgow le montre bien. Cette équipe a désormais un public régulier et est la locomotive du rugby écossais. Il ne semble pas du tout irréaliste de répliquer ce succès dans le district d’Aberdeen, et il semble bien que ce soit un objectif de la SRU qui a appris de ses échecs. Cela avait été une erreur stratégique de la SRU d’avoir tenté de construire d’abord l’équipe des Borders plutôt que celle d’Aberdeen ; la région nord était probablement plus demandeuse d’une équipe professionnelle de district. Même si paradoxalement, les Borders ont été un des bastions du rugby de club écossais (qui a donc prospéré depuis la fameuse réforme de 1973), les terres de l’ouest (Glasgow) et du Nord (Aberdeen) semblent plus ouvertes à des innovations comme la constitution de districts professionnels. Ces régions-districts laissent espérer un développement plus important. Dans la région des Borders, l’équipe de province est moins légitime du fait des antagonismes plus forts entre les clubs. Cela explique pour partie l’échec du projet des Borders entre 2002 et 2007 (avec le sous-financement).

Quoiqu’il en soit, l’Ecosse a certes pris beaucoup de retard dans la mise en place de son système professionnel mais elle semble maintenant sur la bonne voie. Si L’Irlande a pris le train à l’heure et mis en place un système de provinces performant, ce qui lui vaut d’être actuellement une des places fortes du rugby européen, tant au niveau de la coupe d’Europe qu’au niveau international, elle n’a pas les perspectives de développement que peut espérer le rugby écossais, qui pourra peut-être (soyons optimistes) doubler son nombre d’équipes professionnelles. Le retard pris sur l’Irlande n’est donc pas insurmontable, dès lors que les structures se mettent bien en place. A la différence de l’Italie, l’Ecosse a choisi un système professionnel qui lui semble adapté. Elle reste un petit pays et les provinces vont utiliser au mieux les maigres ressources disponibles. En Italie, au contraire, il est à craindre que les provinces étouffent complètement la dynamique des clubs dans un pays qui a largement le potentiel pour avoir un vrai championnat domestique professionnel, et qui devrait se développer selon le modèle anglais ou français plutôt que selon le modèle celte. L’Ecosse a donc enfin choisi un modèle de développement qui laisse augurer un avenir meilleur. Au-delà des contingences sportives et de la réussite des entraîneurs, il semble que le renouveau entrevu au mondial 2015 va perdurer puisque les bases du rugby écossais semblent assainies.

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