Pour qui a suivi les prestations du meilleur 12 de la planète lors de la Coupe du monde et de la dernière saison de Super Rugby, cette question peut paraitre pour le moins curieuse.

Ce n’est pas le niveau du Top14 ou la concurrence de Maxime Mermoz, Matthieu Bastareaud qui pourrait faire naître cette incertitude, pas plus que l’éventuel repositionnement de Matt Giteau en 12 (soyons sérieux, pour mettre Cooper ou Michalak en 10 ? Même le plus irréductible des supporters Toulonnais préférerait se balader dans les travées de Mayol déguisé en Bibendum plutôt que d’envisager cela sur les matchs à enjeux)
Malgré le talent et les qualités de ces joueurs, il faut avouer qu’il n’y a pas de quoi faire de l’ombre à Ma’a Nonu, ses 103 sélections chez les All Blacks, ses 5 titres de Tri-Nations /Rugby Championship et ses 2 titres de champions du monde.
Sa saison 2015 est même certainement la plus réussie de sa carrière, même si elle n’a pas été récompensée par un titre en Super Rugby malgré une saison régulière dominée de bout en bout par les Hurricanes, la faute à de surprenants Highlanders, impériaux en finale.

Ironie de l’histoire, 2 ans plus tôt, Nonu évoluait au sein de la franchise de Dunedin. Avec un bilan accablant : 13 défaites en 16 matchs. A peine plus brillant que son passage aux Blues l’année d’avant avec 12 défaites.
Et si son année 2014 avec les mêmes Blues était meilleure avec un bilan de 7 victoires pour 9 défaites, il est intéressant de remarquer qu’il s’agit du même bilan que… sa pire année avec les Hurricanes, en 2011, quand il se fit virer par l’entraineur Mark Hammett à la fin de la saison.

Ce bilan famélique loin de Wellington peut s’expliquer par des équipes à l’effectif moins brillant que les Hurricanes (même si les Landers ont démontré cette année qu’il n’y avait pas besoin d’aligner les noms ronflants pour gagner) mais Nonu, par son aura, son palmarès et son talent, aurait dû porter ces franchises. Il ne l’a pas fait. Ne l’a pas pu, plutôt.
Pourtant cette période 2012-2014 est celle où Ma’a Nonu a le plus évolué dans son jeu, notamment son jeu au pied, devenant un joueur encore plus complet et remplissant à merveille son rôle de second 5/8e et non plus de simple premier centre. En tout cas, quand il jouait pour les All Blacks.
Comment un joueur qui devient meilleur au plus haut niveau international peut dans le même temps être aussi transparent en club ?

Qu’a-t-il donc manqué à Nonu durant cet intervalle tant à Auckland qu’à Dunedin ?
La réponse est simple : Conrad Smith. Ou, en tout cas, un centre qui puisse avoir le même rôle.
Cette association légendaire a surtout fait briller Nonu, plus spectaculaire de par son look et ses charges dévastatrices. Mais si Nonu a pu ainsi briller, c’est principalement parce que Conrad Smith le débarrasse de beaucoup de tâches, notamment sur l’organisation défensive, et régule le jeu de la ligne de 3/4, laissant Nonu en être l’électron libre : à la fois créateur, perforateur, pivot, point de fixation… Le soutien permanent kiwi prenant le relais pour ne pas perdre le ballon et le faire vivre.

Ma’a Nonu semble être ce type de joueur ultra-doué, techniquement brillant, physiquement hors-normes, qui perd 50% de ses capacités quand on le nomme capitaine.
Pour Nonu, on pourrait même dire que cela arrive quand il doit être le leader de la ligne de 3/4.
Car malgré l’influence considérable que peut avoir Ma’a Nonu sur le jeu d’une équipe (revoyez les matchs de phase finale de la dernière Coupe du monde pour vous en convaincre), Nonu n’est pas un patron des lignes arrières. Il est d’ailleurs intéressant de constater que ce joueur, avec plus de 100 sélections chez les All Blacks n’a jamais été capitaine de sa franchise ou de son club d’ITM Cup.
Il est intéressant d’ailleurs de remarquer que sa meilleure expérience loin de Wellington fut celle chez les Ricoh Black Rams, en Top League, où évoluait également à la même époque Tamati Ellison, ancien capitaine des Juniors All-Blacks et des New Zealand Maori. Un joueur au profil proche de celui de Conrad Smith par certains côtés : régulateur voire calculateur mais ayant eu le tort de jouer à la même période et pour la même franchise que le duo Nonu-Smith et donc d’avoir un temps de jeu famélique (mais qui lui permit tout de même de glaner 4 caps chez les All Blacks)

Quand on jette un coup d’œil aux centres auxquels Ma’a Nonu peut être associé à Toulon, aucun ne correspond au profil de stratège/régulateur qu’occupe Conrad Smith aux côtés de Nonu chez les All Blacks.
Maxime Mermoz est un créateur, un joueur techniquement doué mais pas un stratège ni un régulateur.
L’association Nonu-Bastareaud (ou Tuisova) fait penser à la paire SBW-Nonu : puissante, on peut même dire physiquement monstrueuse mais peu créative et pas aussi rassurante défensivement que Nonu-Smith. Hansen ne s’y est pas trompé en faisant démarrer Sonny Bill Williams sur le banc durant les matchs importants de la RWC alors que ce dernier ne semblait jamais avoir été aussi en forme de toute sa carrière à XV.
La solution pourrait venir d’un glissement de matt Giteau en 12 qui, lui, remplit parfaitement ce rôle de régulateur avec un Halfpenny à l’arrière puisque Giteau occuperait ce poste bien plus haut qu’un Smith en contact direct avec le trio arrière de par sa position.

Mais, en dehors de la question « qui mettre en 10 à la place de Giteau », serait-ce une bonne idée de faire glisser Ma’a Nonu en 13 ? En France, les 3/4 centres semblent interchangeables. Même au plus haut niveau. Depuis une quinzaine d’années, le XV de France aligne régulièrement deux joueurs au profil de 12 au centre de sa ligne de 3/4, ce fut d’abord la paire Jauzion et Traille, c’est aujourd’hui l’association Fofana-Bastareaud.
Or si en France, on ne différencie les 2 postes que par l’appellation « 1er » et « 2ème » centres. C’est bien différent dans le Sud, et notamment en Nouvelle Zélande où le 12 se nomme 2ème 5/8e (le premier 5/8e étant le 10) et le 13, centre, tout simplement. (pour les plus curieux, j’ai inclus un petit rappel historico-mathématique en fin d’article sur le sujet)
Et du fait, les qualités requises et tâches intrinsèques des deux postes sont bien plus différenciées qu’elles ne le sont aujourd’hui en France : on attend beaucoup plus de diversité dans la palette technique du second 5/8e qui doit pouvoir cumuler les fonctions de second ouvreur et de troisième flanker.
Aujourd’hui, Ma’a Nonu incarne la quintessence du second 5/8e : il est capable d’animer le jeu, de faire jouer ses partenaires derrière lui et d’utiliser le jeu au pied comme un second ouvreur mais aussi d’être perforateur, de servir de pivot ou de point de fixation et jouer debout comme un avant.
La solution peut-elle vraiment être de déplacer le meilleur joueur du monde à son poste pour le faire jouer à un poste qu’il connait tout de même moins bien ? Même PSA ne l’oserait pas.

C’est pourquoi la question se pose de savoir si Mourad n’a pas raté son recrutement 2015, bien que 5 étoiles sur le papier, en engageant un 10 qui ne peut pas servir de maître à jouer et qui a toutes les chances de s’assoir en tribunes lors des phases finales comme ce fut le cas en Coupe du Monde et le meilleur 12 au monde sans avoir pensé à engager un 13 qui ne soit pas un démolisseur pour permettre à Nonu de se libérer et de briller sous ses nouvelles couleurs.

Du coup, je reformule quelque peu ma question initiale : Ma’a Nonu peut-il réussir SEUL à Toulon ?
C’est-à-dire en prenant à sa charge le jeu toulonnais, en évoluant encore, non plus dans son jeu mais dans son leadership, dans son analyse du jeu et dans son approche des matchs.
C’est là le vrai et grand défi que s’est lancé l’un des plus grands All Blacks pour sa fin de carrière.

Rappel historico-mathématique sur la composition de la ligne de 3/4 et la dénomination des postes

« Au départ, le monde était parfait : il n’y avait que des avants. Le monde n’était une gigantesque mêlée. » (Serge Simon, 2003)
Puis sont arrivés les arrières… Au nombre de 3 pour commencer.
Au départ leur rôle étaient purement défensif : les half-way backs, vite surnommés halfbacks (1/2 arrières), étaient chargé de se coucher sur la balle si celle-ci sortait de la mêlée (et de se faire piétiner par une vingtaine d’avants adaptes du stamping, tramping et autres joyeusetés alors autorisées) et le fullback (arrière entier), plus éloigné (pas fou), était chargé de défendre l’en-but si un de ces avants décidaient de quitter la mêlée pour tenter d’aller marquer un essai.

Et là sont arrivés les esthètes du beau jeu ©, qui décidèrent que le rugby pouvaient aussi se jouer en dehors de la mêlée.

Ce furent d’abord les Gallois qui choisirent d’avoir un scrum halfbackscrum half (demi de mêlée) toujours chargé de se jeter sur la balle mais non plus pour se coucher dessus (certainement par lassitude de se faire piétiner dessus) mais d’essayer de faire une passe au flying halfbackfly half (demi d’ouverture) chargé de courir vers l’en-but adverse pour aller marquer.
Ensuite, ce furent les Ecossais en 1881 qui décidèrent de dédier 3 joueurs à vocation offensive pour tenter d’atteindre la ligne d’en-but adverse avec un jeu de passe (on notera donc que dès 1881, les Ecossais avaient conscience que leur salut ne viendrait pas de leur pack). Ces trois joueurs étaient ainsi constitués : deux wings (ailiers) et au milieu, un centre (logique)
Comme ils étaient situés entre les halfbacks (1/2) et le fullback (entier), on les appela three quarters (trois quarts), ce qui était et logique et bien vu, comme ils étaient trois.
(Jusque-là, même un pilier qui a redoublé 3 fois son CE1 devrait arriver à suivre)
Ce sont les Gallois, et plus précisément le club de Cardiff, qui sont à l’origine du 2ème centre. Pour ne pas avoir à choisir entre 2 bons centres, Cardiff préféra retirer un avant de leur pack. Vu le succès de cette configuration, ce devint la norme au niveau international dès 1887 et on se retrouva donc avec un inside centre (premier centre) et un outside centre (second centre).
La composition d’une ligne de trois-quarts telle que nous la connaissons aujourd’hui était née.

Et c’est là que les Kiwis décidèrent de faire leurs malins et de compliquer les choses, considérant que les règles du rugby n’étaient pas encore assez complexes.
Déjà, à l’époque, au lieu d’avoir une mêlée en 3-2-3 comme les Britanniques ou en 3-4-1 comme les Sud-Africains (et qui est devenu la norme à partir des années 50), les Kiwis la jouaient en 2-3-2 (donc à 7 dans la mêlée) et avaient un winger (avant « volant ») qui faisait l’introduction en mêlée, se mettait dans la mêlée quand il voulait et gênait la défense adverse en protégeant son demi de mêlée (cette technique, à la limite de la règle, fut définitivement interdite en 1932).
Mais revenons à nos trois-quarts…

Jimmy Duncan (capitaine Néo-Zélandais en 1903 et entraineur jusqu’en 1906, notamment de la tournée des Originals) eut l’idée de ne pas utiliser 2 centres mais plutôt de prendre un joueur du paquet d’avants pour muscler la ligne d’arrières et servir de pivot et dans la construction du jeu (un rôle qu’il tient toujours en rugby à XIII d’ailleurs).
Il fallait donc un nom à cette évolution du poste. Duncan décida de continuer sur la logique mathématique des arrières :
(C’est là qu’on va voir si tout le monde a le niveau CM1)
L’arrière (entier), c’est 1 =8/8
Les demis, c’est 1/2 = 4/8
Les trois-quarts, c’est3/4 = 6/8
Donc tout naturellement entre 4/8 et 6/8, c’est… 5/8 !
Il nomma donc ce nouveau poste five eight (cinq-huitième). A partir du moment où les deux demis commencèrent à avoir des rôles bien différenciés dans la conduite du jeu, le 10 devint first five eight (premier 5/8e)et le 12, second five eight (second 5/8e)

Cette petite digression historique permet de comprendre que traditionnellement le 12 soit un arrière plus massif, au rôle de perforateur de défense et capable par sa puissance de créer de nouveaux points de fixation tout en pouvant faire jouer derrière lui. Mais les kiwis, en nommant le 10 1er 5/8e lui ajoute un rôle de second demi d’ouverture, capable d’organiser le jeu et de décharger son ouvreur au pied si besoin. Paradoxalement, ils se sont un temps éloignés du concept d’avant au milieu des 3/4 alors que beaucoup de nations ont, eux, repris, notamment depuis le début des années 2000 le concept du 3/4 massif, taillé comme un avant mais sans forcément de talent particulier dans l’animation offensive.

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Une réponse

  1. Charles

    Encore un excellent article, la question mérite effectivement d’être posée.
    Pour ma part et avec ma faible connaissance du rugby, j’aimerais bien voir sur plusieurs match (et en fonction de l’adversaire) une paire Nonu/Mermoz, ce n’est pas que j’aime pas Bastareaud mais je trouve que l’on gagnerait en technique et en vitesse de jeu.

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