Jean-Claude Skrela, ancien sélectionneur du XV de France et ancien Directeur technique national, rappelle qu’il y a longtemps que clubs et équipe de France n’ont plus d’intérêts communs, s’étonnant qu’on « commence à se poser des questions » alors que « c’est trop tard ».

Etes-vous inquiet pour l’avenir du XV de France, humilié 62 à 13 samedi par les All Blacks en Coupe du monde?

« Il y a longtemps que je dis que l’intérêt des clubs et celui de l’équipe nationale ne sont plus complémentaires. Les clubs développent des économies, ont besoin de résultats et ne font pas jouer des jeunes qui seraient des potentiels pour l’équipe de France, mais recrutent directement à l’étranger des joueurs confirmés. Mais on ne peut pas en vouloir aux clubs, c’est comme ça. En attendant, l’équipe nationale en pâtit puisque le réservoir de sélection est pratiquement divisé par deux. Il y a donc beaucoup moins de concurrence à chaque poste et au bout d’un moment on a fait le tour. Aujourd’hui, on commence à se poser des questions mais c’est trop tard. Mais je pense que ça ne concerne pas que la France mais tout l’hémisphère nord. »

Pourquoi l’hémisphère sud est-il plus performant ?

« Les Argentins par exemple ont une identité, une stratégie, des projets de jeu, des joueurs sous contrat. C’est pareil en Nouvelle-Zélande, en Australie, en Afrique du Sud. En Angleterre et en France, les joueurs sont d’abord attachés à leurs clubs, où il y a plusieurs stratégies, plusieurs objectifs, entre le championnat, la Coupe d’Europe, la sélection… Les cadres de jeu ne sont pas les mêmes non plus entre les clubs et les équipes nationales. En Top 14, on voit un jeu parfois très restrictif, car il y a des qualifications, des maintiens à jouer. Or, on voit qu’au niveau international, se baser uniquement sur la conquête, la défense et le jeu au pied ne suffit plus. Si vous n’êtes pas capables d’être dangereux en portant la balle, c’est compliqué. Et l’on voit que les Argentins ont réussi leur mue vers cela. »

Philippe Saint-André saluait pourtant samedi le travail fait par la Direction technique nationale (DTN) en termes de formation…

« Bien sûr qu’on travaille! Il y a des pôles espoirs, des pôles France. Regardez, on a été deux fois en demi-finales de la Coupe du monde des moins de 20 ans (2011, 2015). Mais combien de ces joueurs ont joué après en club? Au moment où ils sont les meilleurs de leur génération, ils ne jouent pas au plus haut niveau! Comment vont-ils continuer à acquérir des compétences? C’est finalement à l’image de la société où l’on dit aux jeunes: si tu n’as pas d’expérience, on ne t’embauche pas. Quand les joueurs arrivent ensuite à 23-24 ans, c’est trop tard, le wagon est passé. C’est pour ça que je pense que la Fédération devra aussi prendre un jour des joueurs sous contrat. »

La formation française se porte donc bien?

« Disons qu’il faudra que la DTN soit encore plus performante dans la détection des potentiels. Après, dans l’accompagnement jusqu’à 20 ans, on est pas mal. Je pense qu’il faudrait aussi faire un travail spécifique dans les écoles de rugby, autour du développement de la prise d’initiatives. C’est un changement auquel je ne suis pas parvenu moi. Aujourd’hui, le rugby est beaucoup plus entraîné qu’enseigné, c’est à dire qu’on répète des combinaisons, des actions de jeu et on ne laisse pas le joueur choisir d’avancer, de soutenir, etc. C’est toujours sous la responsabilité de l’entraîneur, sans autonomie. C’est à 17-18 ans que cette capacité à voir et agir en même temps se développe. Et si l’on ne joue pas à ce moment-là au plus haut niveau, c’est ensuite trop tard. »

Y a-t-il urgence à régler ces problèmes?

« Le secrétaire d’Etat Thierry Braillard a dit samedi après le match que c’était la faute du rugby français dans son ensemble, on verra ce qui va en sortir. Après Laporte (2000-2007) on disait qu’il allait en sortir quelque chose, après Lièvremont (2008-2011) aussi, après Skrela (1995-1999) aussi… Aujourd’hui, on en est toujours au même point finalement. »

Propos recueillis par Jérémy MAROT

A propos de l'auteur

Passionné de rugby depuis ma tendre enfance que j'ai passée dans les travées de la tribune CGT du stade Aimé Giral, je suis l'initiateur du projet Up And Under depuis Juillet 2013.

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