L’Homme est ainsi fait que plutôt que de se remettre en cause et d’assumer ses responsabilités, il préfère désigner des boucs-émissaires. L’exemple vient d’ailleurs de haut quand on assiste régulièrement depuis des décennies, chez nos hommes politiques ou certains « grands capitaines de l’industrie » (censés donner le ton à défaut de donner l’exemple), à des actes amoraux, immoraux, voire carrément illégaux, sans que rien ne se passe en fin de compte. Des hommes qui ont pour trait commun de dépenser sans compter toute leur énergie à accéder à des postes de pouvoir et de responsabilités pour ensuite ne pas les prendre et encore moins les assumer.

Pourtant fier de ses valeurs (parfois à juste titre), le monde du rugby français n’échappe pas, lui non plus, à la règle. Les règlements de compte fleurissent depuis l’échec cuisant du XV de France ce week-end. Chacun se renvoie la balle avec une aisance digne des équipes de l’hémisphère Sud. D’autres ont préféré se murer dans le silence, à l’instar de Pierre Camou ou de Serge Blanco, se dérobant ainsi à leurs responsabilités de manière éhontée, préférant laisser PSA, sous couvert d’assumer ses propres responsabilités, rejeter lui-même entre les lignes son échec sur le système. Parce que PSA a quand même été le mieux loti des sélectionneurs pour la préparation de cette Coupe du Monde. Et qu’il a eu 4 ans pour construire un collectif fort et mettre en place des tactiques de jeu. Et si jamais il n’a pas eu les moyens de mettre en place ce qu’il souhaitait faire (hypothèse qu’il a avancée et qui est sans doute fondée) pour réussir son mandat, il n’en demeure pas moins responsable de ne pas avoir assumé cette situation en donnant sa démission.

Rien de vraiment surprenant du côté du président de la fédération, qui préfère, comme à son habitude, prendre la parole quand tout va bien (ou à peu près bien). Pour preuve, Pierre Camou n’a pas hésité à laisser le rugby féminin partir à la dérive en laissant adopter, pour ses championnats respectifs, des réformes très contestables, tout en déclarant son amour face caméras lors de la Coupe du Monde des filles en août 2014. Du grand art.

Mais pour replacer ces comportements viciés (pour ne pas dire vicieux) en contexte, force est de constater que les instances du rugby français ne sont que le reflet d’une société égotique, paralysée et aseptisée, gangrenée par plusieurs maux (pêle-mêle) : forte tendance à la déresponsabilisation, manque de créativité et de « flair », monarchies sans partage d’intouchables et d’oligarques, musellement des oppositions et des empêcheurs de tourner en rond, frilosité, règne de la pensée unique dispensée par des médias bâillonnés par des investisseurs privés, dictature des cooptés et des petits arrangements entre amis, défense des intérêts personnels au détriment des intérêts communs, repli sur soi et perte de sens du collectif (voire perte de sens tout court), incapacité à se projeter et à faire confiance à l’innovation, au véritable talent et aux plus jeunes générations.

Alors, c’est grave, docteur ?

De mon simple point de vue d’observatrice, le rugby français n’échappe pas à ces maux, qui dépassent les seules frontières de notre sport. Le constat réalisé après le fiasco de cette Coupe du Monde (point d’orgue de 4 années de disette) n’a rien de surprenant. Il était déjà le même il y a 5 ans*. Et sans doute même avant, quoi que peut-être moins visible. A croire que ce fiasco, partie émergée de l’iceberg, serait inscrit dans les gênes du rugby français, le passage au professionnalisme ne faisant qu’aggraver une situation déjà précaire. Un peu comme si les gros pardessus, qui régnaient seuls sur le rugby français avant qu’il ne passe pro, s’étaient endormi sur leurs « petits » privilèges, oubliant que ce sport allait évoluer à la vitesse de l’éclair sous la houlette des clubs, de nouveaux acteurs et de la LNR.

Conséquence ? La LNR a pris, seule, les rênes du rugby français et, soutenue par son économie et les médias, est en position de force dans ses relations avec la fédé. Une sorte de prise d’otage que n’a pas anticipée la FFR. Quant aux joueurs, premières victimes collatérales de cette situation, soumis à des cadences infernales et des impératifs de performance quasi permanente, ils sont écartelés entre leur club, qui est leur principal employeur, et une équipe de France positive pour leur image et leur carrière… quand elle a des résultats.

La révolte attendue ne pouvait rien changer à l’affaire. L’attendre m’a semblé de surcroît assez naïf, dans une société anesthésiée et soumise à un système qui tend à rejeter tous ceux qui n’entrent pas dans son moule, règne de la pensée unique (parce que rassurante quoi que stérile voire dangereuse) oblige. Et elle n’aurait, au final, sans doute rien changé à l’affaire. Elle aurait surtout, comme en 2011, fait les choux gras de médias sportifs toujours en quête de sensationnel et de polémiques stériles plutôt que de sens, d’information et d’analyse. Maniant l’hyperbole et l’emphase jusqu’à l’écoeurement, traquant le scoop jusqu’au harcèlement et à la déstabilisation, ils se sont, au fil des ans, transformés en outils de communication et de promotion très performants.

Le mal dont souffre le rugby français est donc profond et complexe, parce que sportif mais aussi économique et sociétal. Il n’échappe pas au règne des intouchables, des oligarques hissés et maintenus au sommet depuis des décennies par courtisanerie, accointances et autres petits arrangements entre amis plutôt que par réelles compétences ou motivations sérieuses. Et ce constat est aussi valable à l’échelon de certaines instances dirigeantes de comités territoriaux. Messieurs, il va bien falloir l’accepter… le temps des banquets, des troisièmes mi-temps et des « petits » privilèges entre amis semble bien révolu. A moins de vouloir continuer droit dans le mur.

Sur le plan sportif, on n’y reviendra pas, on connaît depuis plusieurs années déjà les maux qui rongent notre rugby et le font tourner… en rond : formation (dans les clubs et à Marcoussis), manque de temps de jeu des jeunes joueurs, cadences infernales (calendriers), intérêts économiques qui priment sur l’intérêt sportif, systèmes de jeu restrictifs, Top 14 survendu, relations déficientes entre la FFR et la LNR, mise à disposition des joueurs pour l’équipe de France, marge de manoeuvre des sélectionneurs, … (liste malheureusement non exhaustive). Et ce ne sont pas les mesurettes-rustines prises jusqu’à présent (liste des 30, JIFF, …) qui pourront le relancer dans sa course.

Demain ne meurt jamais ?

Même si elle gère le rugby amateur, la FFR doit enfin, plutôt que d’y résister de manière passive, accepter et passer le cap de la professionnalisation, en commençant par faire un grand ménage dans toutes ses instances. Des hommes et des femmes plus jeunes, compétents et ouverts, doivent y oeuvrer au service des intérêts du rugby et de lui seul… la succession à la présidence de Pierre Camou (qui, je l’espère, n’aura pas l’indécence de se représenter ni de pousser un de ses sbires) n’est pour l’instant briguée que par un seul homme (Bernard Laporte, déjà en campagne sur tous les fronts). Il serait intéressant, ne serait-ce que pour le débat d’idées, que d’autres se présentent en face de lui. Bref, que Laporte ne soit pas la seule alternative possible à Camou & co.

 

logo-rugbyPour combler l’abîme de retard qui nous sépare des autres grandes nations du rugby international et ne pas nous faire rattraper par les « petites » nations, il est urgent que la FFR et la LNR travaillent, main dans la main, pour trouver ensemble des solutions concrètes, efficaces, fédératrices, à court et moyen terme, dans l’intérêt commun du rugby français. Sans cette relation de collaboration plutôt que d’opposition, rien ne pourra changer véritablement. Le rugby français continuera à entretenir, soigneusement, son retard, sur toutes les nations (ou presque) et le désintérêt voire le désamour de son public.

Et quels que soient le talent et les compétences du prochain staff des Bleus, celui des joueurs, leur motivation et leur force de caractère, la tâche risquera d’être encore bien compliquée. A moins que… Les semaines et les mois à venir risquent d’être intéressants pour l’avenir du rugby français. Positifs, constructifs et fructueux, je l’espère vivement. Pour l’amour du rugby.

 

* Pour toutes celles et ceux qui l’auraient manqué : « Entre les lignes, le rugby pro est-il en train de perdre son âme ? » (Sophie Surrullo – Editions du Rocher – 2013)

 

Photos : FFR, LNR (logos)

 

A propos de l'auteur

Fille et petite-fille de rugbymen, j'ai été élevée au bord des terrains et à la passion de la balle ovale. Je suis l'auteure du livre "Entre les lignes, le rugby pro est-il en train de perdre son âme ?" (Editions du Rocher, 2013) & co-auteure de "France-Angleterre, une guerre ovale de 100 ans" (Glénat, 2014).

7 Réponses

  1. RODE ERIC

    Bonjour
    Voilà la première analyse que j’ai pu lire depuis 2 jours qui depasse le commentaire de zinc .Félicitations.
    Je note avec plaisir un soupçon d espoir et un vrai allant dans votre texte . J ose croire que ce match servira au moins a repenser notre rugby et cela depuis les écoles du fin fond du Périgord jusqu’au niveau national.
    Continuez , c’est toujours un plaisir de vous lire.

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    • Sophie Surrullo

      Bonjour Eric, un grand merci pour votre commentaire. Oui, j’espère en effet que de cette situation qui dure depuis trop longtemps vont naître enfin des solutions concrètes et équitables pour le rugby amateur, le rugby pro et les XV de France. A suivre ! 😉 Bien cordialement.

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  2. PECUSSEAU

    Très belle article, malheureusement pour des raisons d’élections fin 2016, j’au peur que nous perdions un an car rien de changeras avant la mise en place du nouveau président.
    Comme indiqué dans l’article, le chantier est énorme et le rugby Français doit se réformer de l’intérieur.
    Nous ne pouvons plus perdre encore 4 ans.

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  3. Sophie Surrullo

    Merci. Effectivement, vous avez raison, c’est le risque. Et pourtant il y a bien urgence de repartir sur de nouvelles bases et d’un bon pied. Même si certains changements prendront, dans les faits, du temps. Mais les décisions doivent être prises sans attendre. Ce qui serait bien, c’est que les instances actuelles prennent leurs responsabilités, se rendent compte de leur incurie et donnent leur démission. Du coup, cela provoquerait des élections par anticipation.

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  4. SP24

    A l’instar de RodeEric, j’applaudis votre article qui prend le parti d’argumenter plutôt que d’accuser… Ce qui nous offre un changement d’air non négligeable ces dernières 24h.
    Quoiqu’il en soit, même si j’apprécie votre note finale optimiste, je me suis arrêtée au paragraphe suivant :
    « […] les instances du rugby français ne sont que le reflet d’une société égotique, paralysée et aseptisée, gangrenée par plusieurs maux (pêle-mêle) : forte tendance à la déresponsabilisation, manque de créativité et de « flair », monarchies sans partage d’intouchables et d’oligarques, musellement des oppositions et des empêcheurs de tourner en rond, frilosité, règne de la pensée unique dispensée par des médias bâillonnés par des investisseurs privés, dictature des cooptés et des petits arrangements entre amis, défense des intérêts personnels au détriment des intérêts communs, repli sur soi et perte de sens du collectif (voire perte de sens tout court), incapacité à se projeter et à faire confiance à l’innovation, au véritable talent et aux plus jeunes générations. »
    Malheureusement, je ne vois pas cette prise de conscience se matérialiser dans l’immédiat (si prise de conscience – objective – il y a).
    Peut-être fin 2016 nous apportera ces évolutions salvatrices. Je crains malheureusement que si l’horizon du XV de France s’éclaircit lors du prochain T6N, « tout le monde » aura vite fait « d’enterrer au fond du jardin » la déroute de cette Coupe du Monde… Tout comme la finale de 2011 avait déjà masqué les tourments pourtant bien ancrés que subissait le XV tricolore.
    Bref, je suis d’un optimisme extrêmement mitigé… désolée.

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  5. Jibédé

    On peut en effet craindre une nouvelle manœuvre politicienne de P. Camou lorsqu’il annonce la réunion d’un prochain conseil fédéral, sachant que les élections arrivent à grands pas. Outre son constat d’échec de la Fédération française de rugby, lui-même en tant que président n’a pas l’air d’en tirer les véritables conséquences.

    Là, tapis dans l’ombre, le marqueur de la demi-finale de la Coupe du Monde 87, n’ a pas dit son dernier mot !

    Cependant, la candidature de Bernard Laporte à la présidence de la FFR, obligera sûrement les candidats à entamer une véritable réflexion.

    Il n’y a pas de doute que de nombreuses propositions soit faites, cependant les promesses n’engagent que ceux qui y croient !

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