Cardiff est une ville qui vous colle à la peau, comme le sol aspergé de bière colle aux semelles. La ville vit au rythme du rugby. Le Millennium stadium en est le cœur, les pubs autour des veines saillantes qui irriguent l’âme et les chants des supporters. Y organiser deux quarts de finale de cette Coupe du monde est une grande réussite. Comme un festival de rugby. Les Vieilles Charrues ou le Glastonburry de l’ovalie. Ce fut festif, intense, magnifique mais aussi cauchemardesque pour tout supporter français. Alors au moment de quitter le pays de Galles, pas étonnant d’avoir le Cardiff blues.

Saint Mary Street

Saint Mary Street

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« Tout ce qui se passe à Cardiff, reste à Cardiff. » Le dicton fait foi dans le milieu du rugby depuis des décennies, tant les 3e mi-temps y sont légendaires. Joueurs, dirigeants, supporters, anciens joueurs, consultants, journalistes ont pris l’habitude de se lâcher dans la capitale galloise, où la bière coule à flot.

Cette légende qui entoure les nuits des après-matchs du Tournoi, aussi épiques et arrosées soit-elles, n’arrivent pourtant pas à la cheville du week-end qui vient de se dérouler dans la capitale galloise. Quelle orgie magnifique de rugby et de fête.

Le week-end de France-Irlande pourtant chaud et animé avec ces hordes d’hommes verts et de gaulois en ripailles n’était qu’une mise en bouche. Une répétition générale pour la bacchanale des quarts de finale.

Quand il s’agit d’orgie, il faut rendre à César ce qui est à César. Or, l’idée d’organiser deux quarts de finale à Cardiff relève du génie. Le comité d’organisation de la Coupe du monde a vu juste. Car à côté de Cardiff et de son Millennium, Twickenham fait figure de stade de province à l’ambiance bon enfant.

Quatre années de purgatoire

En effet, le Millennium avec son toit fermé est le théâtre idéal pour de grandes rencontres de rugby. Une arène où les chants résonnent, les travées tremblent et le cœur palpite. Après avoir vécu un match au Millennium vous ne retournerez jamais plus au Stade de France.

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Il revenait donc aux Français et aux Néo-Zélandais d’ouvrir le bal. Les heures précédant le coup d’envoi, les Kiwis en noir et les coq bleu-blanc-rouge levaient le coude de conserve, les premiers pour conjurer le sort de la défaite 8 ans plus tôt en ces mêmes lieux, les seconds pour se donner du cœur à l’ouvrage, bien conscients que l’exploit était des plus improbables après la déconvenue irlandaise et ces quatre années de purgatoire. A force de pintes ingurgitées, une lueur d’espoir peut surgir dans le noir.

Malheureusement, on sait ce qu’il advint. Le XV de France vécut une de ses pires humiliations. Le désastre redouté, mais qu’on s’évertuait à se voiler, s’est produit. Un cauchemar pour les supporters, qui avaient cassé leur tirelire pour s’offrir des billets aux prix exorbitants. Mais un cauchemar que les pubs de Cardiff ont permis d’adoucir. Ce n’est finalement que le dimanche matin au réveil qu’ils se sont dits, avec un léger mal de crâne : « Ouf, j’ai rêvé qu’on avait pris 60 points cette nuit ».

Une pinte au Kiwi’s pub

Heureusement la magie de ce festival de rugby, fut de basculer très tôt dans le deuxième quart de finale du week-end. Le match Argentine-Irlande étant programmé à 13h, il ne fallait pas lézarder, car déjà les hordes de Pumas déferlaient dans Saint-Mary’s Street. Les Irlandais, pour la plupart étaient déjà là depuis la veille.

Au petit-déjeuner, la Guinness procure le double avantage de vous apporter votre dose de protéine quotidienne et de favoriser une amnésie salvatrice sur le match de la veille. Bien sûr quand le lundi matin vous vous rappelez que c’est bien 9 essais que les Bleus ont encaissés, vous vous jurez de ne plus jamais boire. Mais en attendant, pas rancunier pour un sou, vous vous autorisez même une pinte au Kiwi’s pub.

A midi, écharpes vertes ou perruques bleues au vent, les supporters se décident enfin à prendre la direction du stade tout proche. Un énième tour aux toilettes, une pinte pour se rincer la gorge avant les hymnes et le Millennium pouvait vibrer de nouveau.

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Les Argentins trop dispersés se firent moins entendre qu’à Wembley contre les Blacks. En revanche, le « Ireland’s call » repris en chœur par 45000, peut-être 50000 supporters irlandais résonne encore. Quelle force, quelle fièrté.

L’entame de match des Pumas eut toutefois le don de calmer l’ardeur des Celtes, qui retrouvèrent assez vite de la voix. Même après l’essai d’Imhoff qui scellait définitivement l’issue de ce match intense, ce public merveilleux entonnait un chant pour remercier ses guerriers. Un de ses airs à vous filer la chair de poule sans comparaison avec notre triste et sempiternel, « allez les bleus ».

Un pur malt en plein après-midi

Le plus beau restait à venir. Car l’Irlandais même battu a soif. Bon perdant et fin connaisseur de beau jeu, il n’avait alors de cesse de féliciter les Argentins pour la qualité de leur équipe, de ses trois-quarts virevoltants et de ses farouche vélléités offensives. La fête, en plein milieu de l’après-midi, pouvait battre son plein. D’autant que le match sur les écrans de télé opposant l’Écosse à l’Australie n’avait rien d’un bol de porridge, mais se savourait plutôt comme un pur malt.

C’est sans doute pour profiter de cette effervescence magnifique que le bus des Argentins emprunta Saint-Mary’s street. Il fut rapidement bloqué par des supporters en furie. Sautant, hurlant, escaladant le bus qui ne redémarra qu’un quart d’heure plus tard, escorté par la police. Daniel Hourcade à l’avant ne semblait pas mécontent de son détour et de sa communion avec les fans.

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Un épisode un peu fou qui résume assez bien Cardiff. Tout comme, celui bien plus calme qu’il m’a été donné de vivre. J’ai eu la chance de croiser Julian Savea au détour d’une rue. Très décontracté, le bourreau des Bleus s’offrait une flânerie dans Cardiff au milieu des dizaines de milliers de fans de rugby. Il rejoignait son hôtel situé en plein centre avant le transfert des Blacks vers Londres.

Revenir à Cardiff

Tellement improbable. Mais c’est Cardiff. Cette ville respire le rugby, parfois pue le rugby quand la bière et l’urine ont pris le pas sur la fête.

C’est Cardiff et ses moments de folie douce, ses supporters déguisés, ses vendeurs d’écharpes, ses chants et ses instants de fraternité. Ses rencontres « so rugby », Julian Savea main dans la main avec sa fiancée ou Chabal et Nallet, bras dessus-bras dessous la veille de FranceIrlande, rentrant à leur hôtel.

C’est Cardiff et ses Gallois d’habitants, accueillants, entiers, sympas, celtes quoi. Cardiff et son défilé de mini-jupes, le samedi soir, qui n’en ont pas grand-chose à faire du rugby. Cardiff et ses chauffeurs de taxi qui vous assurent tous que le french flair n’est pas mort. Cardiff et tous ses pubs qu’on n’a pas eu le temps de faire, mais sûr, qu’on fera la prochaine fois. Car on reviendra.

Car après quatre ans de purgatoire, le rugby français a beau être en enfer, sa chance est de toujours avoir des supporters qui aiment s’y brûler. Des supporters un peu fous qui se disent que ce sera mieux avec Novès. Et surtout, surtout qu’ils peuvent revenir à Cardiff dès le prochain Tournoi.

Laurent Frétigné, Mêlée Ouverte.

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