La mêlée, je l’ai caressée. J’en ai disputé des centaines. Peut-être même des milliers dans ma vie. Mais je n’en connais pas toutes les ficelles. Je n’ai même pas la prétention de dire que je sais vraiment de quoi je parle. Après 15 ans à jouer talonneur ou pilier, ce monde de laborieux reste un mystère pour moi. La mêlée… Un monstre vorace, qui avale, digère, recrache le ballon et les hommes. Un édifice fragile, formidable redresseur de torts, où l’on repart en faisant table rase de l’action écoulée. Un lieu de pardon, où l’on peut parfois solder les comptes en suspens.

 

Cette phase de jeu est un vestige. Un anachronisme du rugby « moderne » et de sa recherche de vitesse et de spectacle permanent. Jadis, la pénombre de son couloir donnait libre cours à l’imagination. On la voulait secrète, les féroces guerriers, les vilains tricheurs, les salauds d’en face, se dévorant une oreille, enfonçant l’adversaire en lui comptant Florette, les talonneurs mongoloïdes se savatant les tibias à la recherche d’une balle à la perte interdite. Dans le souffle de ce volcan, des légendes se forgeaient. Pas de celles qu’on raconte aux petites filles ou aux petits garçons. Mais de celle qu’on racontera peut-être à nos enfants. Un jour.

 

Aujourd’hui, dans ce monde pornographe et indélicat, le mystère n’est qu’une frustration. L’imagination n’est plus réservée qu’à quelques poètes, rêveurs et autres naïfs. Filmée, décortiquée, analysée, la mêlée n’a plus de secret. Pire : tout le monde à un avis, une critique, une remarque. Entendre anciens glorieux centre, ailiers et ouvreurs lâcher des affirmations péremptoires sur ce qu’ils ne connaissent pas. Souffrance…

 

La mêlée est comme le rugby : déshumanisée. Elle n’est plus que technique, travail et gros plan de ces bœufs courageux. La nature de ceux qui la disputent est la même. Seuls ceux qui l’observent ont changé. On l’arbitre a minima, on la réglemente, on la simplifie, on dénature ce qu’elle est en faisant d’elle une source de sanction plus qu’une réparation. On la veut la plus courte, la moins disputée, la plus stable et lisse possible. La mêlée, nouvelle forme clinique et aseptisée de la remise en jeu. En un mot, elle est devenue ennuyeuse.

 

On pousse cette énorme poule pondeuse à retenir en elle l’embryon des courses folles et des espaces qui devraient s’ouvrir à lui. Et en retenant la vie, on précipite la mort. Car la mort de la mêlée n’est plus qu’une question de temps. Et dire que c’est nous (observateurs, spectateurs, journalistes, spécialistes en tout genre) qui l’avons tuée.

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2 Réponses

  1. richard escot

    Pierre
    très beau texte mais qui, à mon avis, pousse en travers. Le législateur a remis la mêlée en avant. En se stabilisant, elle oblige la poussée. C’est le retour de la bête, au contraire. Cf les demi-finales. Gagnées en mêlée d’abord. Mobilité des parisiens, densité des clermontois. Les spécialistes, comme tu l’écris, n’ont pas tué l’oeuf. Au contraire. Des mecs comme Didier Retière ont bossé à l’IRB (pardon World Rugby) pour que la mêlée retrouve sa place.
    Le problème, ce ne sont pas les observateurs et tutti que tu cites en fin de texte (je ne me sens pas concerné par la mort de la mêlée telle que tu l’imagines) mais les joueurs eux mêmes qui trichent et les entraîneurs qui ne souhaitent pas respecter la règle et utilise tous les stratégèmes (y compris la mansuétude, l’incompétence ou la lassitude des arbitres) pour arriver à leurs fins, c’est à dire, éclater le huit adverse.
    Entrez !
    Amicalement

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    • Pierre Ammiche

      Richard,

      Déjà merci de ce commentaire qui enrichit le débat. Et de démontrer par la même que, comme pour à peu près n’importe quoi dans le rugby, le consensus est impossible.

      Sans entrer dans un débat sans fin, j’ai le sentiment qu’en supprimant l’impact, qu’en punissant très rapidement (que ce soit en terme de durée au sein d’une mêlée ou du nombre de mêlées refaites), qu’en appliquant des doubles sanctions idiotes (jaune puis essai de pénalité dans la foulée par exemple), on évacue la notion de combat au profit de celle de sanction.

      A mon sens, le législateur ovale a voulu encadrer cette phase pour en faire une remise en jeu. La poussée existe, mais c’est bien tout ce qui permet à la mêlée de survivre.

      Cette volonté de stabilité à tout prix marche très bien dans l’hémisphère sud. Seulement en France, la volonté d’obtenir une pénalité est supérieure à celle de lancer une attaque. La 89 n’existe plus, les lancements sont rares et souvent caricaturaux. Bref : je pense que deux choses pourtant antagonistes annihilent le monstre : le spectaculaire, qui pousse le législateur à demander toujours plus aux premières lignes, et le pragmatisme qui pousse les équipes a faire toujours moins pour pousser l’autre à la faute.

      Encore une fois merci de ce commentaire qui ouvre le dialogue. Et comme je l’ai dit en préambule de ce petit texte, la mêlée est un épais mystère. Y compris pour moi, qui l’aime d’amour.

      Pierre A.

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