Au lendemain (ou presque) de deux matchs européens absolument affreux (Clermont-Saracens et Toulon-Leinster), nous avons eu envie de mettre en avant quelques grandes lignes du rugby moderne. Pourquoi ce sport se rationalise en devenant quasiment une science ? Comment le rugby devient clinique ? Pourquoi l’incertitude et la créativité meurent tranquillement ? Pour essayer de comprendre la raison de nos souffrances, 5 éléments de réponse :

1) L’intensité plus importante que le rythme :

Keussessé ?

Illustration du gros combat physique entre Clermont et les Saracens

Un match qui se joue à 2 à l’heure, sans génie, ni folie, c’est pénible, c’est âpre. C’est long. C’est looooooooong. Tu ne sais pas quoi faire pour ne pas sombrer dans le néant du dimanche après-midi. Tu ne sais pas pourquoi, mais ce match, il est mou du cul. On arrive péniblement à l’heure de jeu, tu as l’impression d’être devant ta télé depuis 6 jours. Et là, sur le 32ème en-avant du match, c’est la fulgurance ! Ayé, tu as compris ce qu’il se passait. Tu le sens monter en toi, et tu lâches, désemparée : « Y’a pas de rythme ! ».

 

Ah le rythme… Un ingrédient délicat et nécessaire. Si la notion de rythme est en rapport à la vitesse, il ne faut pas le confondre avec l’intensité, relative elle à la puissance. Si le rythme peut être mesuré avec le temps de jeu effectif, il n’y a aucun moyen de calculer l’intensité de manière officielle. « Ca pique », « ça ferraille », des phrases connues mais dures à décrypter.

La difficulté est qu’un match peut être très rythmé mais sans aucune intensité (exemple avec les matchs des Barbarians, pas mal de rencontres du Super Rugby) ou à l’inverse très intense mais sans aucun rythme (Toulon face au Leinster, l’ensemble de la saison hivernale d’Oyonnax). Enfin un match peut être intense et rythmé : c’est ce qu’on appelle alors « un putain de match » (Angleterre-France de 2015, France-Nouvelle-Zélande de 1999).

Un bon moyen de mesurer l’intensité d’un match est certainement de prendre en considération la vitesse de libération de la balle. Plus l’équipe doit mettre de l’énergie dans la conservation et la libération, et plus le match peut être qualifié d’intense. Exemple avec ce simple ballon de réception des Saracens. Il faut près d’une minute aux Anglais pour assurer un simple coup de pied en touche.

A l’inverse, le même ballon lors d’un match de Top 14 classique. La pression est moindre, l’intensité moins importante.

Pourquoi ?

Pour quelle raison l’intensité prend le pas sur le rythme ? Et bien parce que schématiquement, le rythme fait commettre des erreurs au porteur de la balle quand l’intensité pousse la défense à la faute. Faire moins de passe, c’est faire moins de boulettes. Et imposer une épreuve de force est un travail de sape qui finira pas payer. Mettre du rythme dans une rencontre s’est finalement s’exposer à deux risques majeurs dans des matchs à élimination directe :

a) permettre à l’adversaire de bénéficier de turn-over (sur un en-avant et/ou un ballon gratté) et donc de ballon d’attaque sur des situations de déséquilibre.

b) Se mettre dans le rouge. Rien de pire que d’attaquer à bloc… et que l’équipe en face soit en vitesse de croisière. Il est souvent moins usant de défendre sans contester que d’attaquer en conservant. Encore plus avec un arbitrage qui avantage la défense (Monsieur Clancy par exemple)

 

Cynisme, confort et manque d’ambition : les trois mamelles nourrissant la force au détriment de la vitesse.

 

2) Le jeu au pied de pression, nouvelle arme fatale :

Kesseussé ?

Kearney et Fernandez-Lobbe, au cours d’un des 565 duels aérien du match RCT-Leinster

Chandelle. Petit tas. Chandelle. Re-petit tas. Chandelle. En-avant. Yes une mêlée ! Coup de pied dans le dos. Touche. Coup de pied. Chandelle. Petit tas. Coup de pied. Petit tas. Chandelle… C’est chiant hein. Et encore, vous, vous n’avez pas payé.

Le jeu au pied de pression, c’est la grande mode. La folie des années 2010. Et c’est con comme un coin de table : il suffit taper dans les zones dur à défendre (dans le couloir des 5m, à l’entrée des 22m). Ce jeu, c’est souvent moche, mais c’est redoutable. Et quand le jeu au pied d’occupation avait fait chier des années durant l’Europe du rugby, le jeu au pied de pression devient la hantise des spectateurs d’aujourd’hui. Les chiffres sont affolants : en 1/2 finale de l’ERCC, nous avons pu nous délecter de 138 coups de pied en deux matchs… Soit 69 par match de moyenne. Chiffre érotique, rugby plaisir, ovale champagne.

Pourquoi ?

Oui, pourquoi se faire chier comme ça ? Pour mettre sous pression l’adversaire. Pour le pousser à commettre une faute de main ou à défaut, lui faire rendre le ballon, soit pas le biais d’une touche dans son camp, soit via un coup de pied raté. Terminé la multiplication des temps de jeu pour faire craquer l’autre. Maintenant on le bombarde de coup de pompe jusqu’à ce qu’il se foire. C’est chiant, mais ça marche. Ici, le match le plus symptomatique : Toulon Leinster, où presque toutes les opportunités sont nées d’un jeu au pied de pression réussi.

Grâce à cette approche, des équipes comme l’Irlande (2 Tournois des VI Nations), les Saracens (finale européenne et finale anglaise) ou même l’Australie sont devenues des références.

Cela signifie-t-il la mort du jeu au pied d’occupation ? Non. Mais une mutation du jeu. Avant, c’est Wilkinson qui distillait, maintenant, c’est Connor Murray.

 

3) Le refus d’écarter, pas toujours un manque d’ambition :

Fred Michalak, à court de solutions face au Leinster

Kesseussé ?

Il faut bien se rendre à l’évidence : le rugby n’est pas devenu une purge simplement par cynisme et par la volonté de quelques uns de faire chier le plus grand nombre. Si le rugby est chiant, c’est que les rugbymen sont meilleurs. Ou en tout cas qu’il existe moins de lacunes au haut niveau. On voudrait voir des équipes traverser le terrain et mettre du jeu dans tous les sens. Alors dès que le rugby est pragmatique, la critique tombe.

Pourquoi ?

Seulement, pour jouer un rugby ambitieux, il faut pouvoir. Et peu importe le niveau, peu importe la qualité de l’équipe : pour pouvoir jouer sur la largeur efficacement, il faut être capable d’avancer. Sinon ? Le jeu devient stérile ou pire dangereux.


C’est pour ça que refuser de jouer sur le large, peut devenir une manière de nullifier la stratégie de contest de certaine équipe. Un système défensif mettant l’accent sur une zone 0 mais organisant son contest en Z2/Z3 va juste pouvoir plaquer sans jamais proposer autre chose. Exemple : le match Pays de Galles-Irlande de cette année, ou les diables rouges ont réussi 250 plaquages. Face à une équipe qui jouait de manière systématique, lente et prévisible.

« Quand on veut on peut », un adage à la con totalement à proscrire dans le rugby de haut niveau. Chez nous, ça serait plutôt « si tu te demandes si ça passe, c’est que ça passe pas ».

 

4) Le système défensif, tuer l’action dans l’oeuf :

Keusseussé ?

Alors oui, c’est peut-être pas du jeu, mais mettre les mains sur le ballon en plaquant, retenir quelques centièmes de plus le demi de mêlée, tomber dans le camp adverse pour frétiller comme une daurade dans la zone du ballon, et bien ça fait gagner des matchs.

Comme on a pu le dire juste au-dessus, l’attaque peut faire le choix d’être chiante, simplement pour empêcher la défense d’être la rampe de lancement des offensives (et ouais, les gars, il faut suivre là !). Mais l’inverse est vraie : la défense a le devoir d’être chiante pour annihiler toute forme d’offensive.

Exemple avec l’Australie et son système de montée forçant le porteur de la balle à revenir en Z1. Illustration face à la Nouvelle-Zélande, qui trouve des solutions.

On peut ajouter à ça un nombre de pénalité concédées important (16 pour Toulon par exemple) et une bonne dose de tricheries plus ou moins manifestes.

Comment ?

Facile : ralentir les sorties de balle et couper les extérieurs. On limite le choix de l’attaque à deux options : taper dans la défense ou taper par dessus. Faire une passe devient une prise de risque. Et on l’a déjà dit : prendre un risque, c’est mal. C’est dangereux. Ca fait peur. Alors que taper une quille, ça c’est rassurant.

Si l’attaque fait gagner des matchs, la défense fait gagner des titres. Demandez au RCT.

 

5) La peur de perdre, véritable moteur :

Kesseussé ?

C’est un fait : peu d’équipe sortent le match de leur vie lors des phases finales. Parce que les phases finales, c’est la porte en cas de défaite. Rien de moins. Et c’est cette peur de perdre qui devient à la fois une motivation et un épouvantail.

Si la réussite entraine la confiance, la confiance attire la réussite. Et la réussite nourri la confiance… Un cercle vertueux qui n’existe quasiment jamais sur un match de phase finale en partie parce que la confiance est une corde, souvent fragile, où personne n’ose vraiment jouer.

Pourquoi ?

Pour jouer son meilleur rugby, il faut être en confiance. Le rugby est un jeu, soit, mais pour jouer il faut accepter de perdre. Le rugby moderne est dicté par le fait de limiter les prises de risque, toute forme d’incertitude au maximum et attendre la faute de l’autre. Alors quand personne ne fait de faute, et bien c’est long. Très long.

 

En conclusion, le rugby n’est pas spécialement plus mauvais ou plus vilain qu’avant. Il est simplement devenu une science. Un algorithme dans lequel le risque pèse plus lourd que le gain potentiel et où la frilosité est la résultante d’une philosophie qui gagne : celle du refus. Refuser de jouer, refuser de prendre du plaisir, refuser de s’amuser. La négation du rugby est encouragée par les résultats, par l’arbitrage, par la menace perpétuelle de tomber dans le camp des losers. Le professionnalisme concerne autant les joueurs que le jeu. Finalement, le jeu n’est qu’une manière et pas une fin en soit. Peu importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. Et surtout celle de la victoire.

A propos de l'auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.