Après la première partie la semaine dernière qui revenait sur la carrière de Thomas Lombard et sa vie de consultant, place aujourd’hui à ses analyses du rugby français, anglais ainsi que de l’hémisphère sud.

Vous êtes friand de rugby de l’hémisphère Sud, qu’est-ce que vous appréciez dans ces compétitions ?

Il y a une notion de spectacle qui est intéressante. Souvent, ce sont des matches qui sont attrayants du point de vue de la prise de risque, etc. Sans comparaison aucune avec le Top14 puisque les enjeux ne sont pas les mêmes, il n’y a pas de descente, les modes de financement des équipes ne sont pas les mêmes. Je trouve que c’est un championnat rafraîchissant, c’est aussi un laboratoire pour les expérimentations des nouvelles règles. Ca permet de voir en amont comment les règles sont gérées et les changements de règles sont assimilés par les joueurs. Voilà, je trouve que c’est un complément intéressant au Top14.

Ce qui me frappe en regardant le Super Rugby, c’est la rapidité de libération des ballons ainsi que l’angle des courses qui je trouve meilleur d’une manière générale (plus de courses droites, …)

Par rapport aux libérations, je pense qu’ils sont très forts dans la qualité des soutiens, le travail de libération de la balle. Ce sont des choses qu’ils travaillent beaucoup. Par exemple, on voit beaucoup en Super Rugby ou même souvent au niveau européen des joueurs qui vont se détendre, s’étirer un maximum et se tourner rapidement vers leur camp pour que le ballon soit accessible et qui vont favoriser la sortie de balle. On a tendance à le voir de plus en plus en Top14, mais ce n’est pas aussi régulier. Le Super Rugby est doté d’arbitres qui laissent le jeu se dérouler beaucoup plus. Maintenant sur les angles de course, ils travaillent beaucoup le jeu dans la défense, la faculté à libérer les actions, jouer dans la défense, donc du coup ça entraîne effectivement des réactions des joueurs sans ballon avec des prises d’intervalle, des prises de ligne et c’est vrai que quand ils sont servis, ça va loin. Ils ont une dextérité technique qui est supérieure à la nôtre, c’est vrai, et ça fait souvent impression.

Toujours en parlant de jeu, il m’arrive souvent de râler contre des passes sautées qui au lien d’apporter un plus en attaque, desservent finalement le jeu de ligne et favorisent le travail défensif.

C’est vrai que la passe sautée, si elle n’est pas à plat et que la course n’est pas bonne, va aider la défense qui va récupérer en glissant. En perdant du terrain certes. Il est vrai que c’est parfois systématique. Après, c’est aussi une question de communication des joueurs. Je sais par exemple qu’en Angleterre justement on avait des codes pour pouvoir annoncer ce qu’on voulait comme passe. Ce n’est donc pas le porteur de balle mais les soutiens qui annonçaient. Tout est question de communication à mon avis.

Vous avez relevé il y a peu sur Twitter une statistique sur la possession du ballon et l’occupation. Elle indiquait qu’à part les Blacks, c’est l’équipe qui n’a pas l’occupation ni la possession du jeu qui l’emporte la plupart du temps.

Oui. Alors attention, ce n’est pas une statistique définitive. Mais très souvent, aujourd’hui, l’équipe qui a moins souvent le ballon en terme de possession est l’équipe qui gagne les matches. Finalement on se rend compte qu’il est beaucoup plus difficile d’attaquer que de défendre. On a des défenses capables maintenant de défendre sur plus de dix temps de jeu sans se faire pénaliser et avec les règles autour des rucks, les joueurs qui viennent contester du calibre de Steffon Armitage font que l’équipe qui a le ballon finit très souvent par s’épuiser et se mettre à la faute. Du coup procéder par contre est une situation plutôt favorable.

En revanche cela ne s’applique pas aux Blacks. Eux font mentir ce genre de statistiques. Qu’est-ce qu’ils ont de plus? La culture ? La technique ?

Déjà, ils travaillent énormément les ballons de récupération ( à peu près 50 % des essais sont marqués sur des ballons de récupération) et ils ont une organisation avec des zones de terrain où ils savent qu’ils peuvent à tout moment attaquer, d’autres où en revanche ils savent qu’ils vont taper au pied. Et à partir du moment où il y a une récupération où une prise d’intervalle qui intervient dans cette zone, il y a une mise en mouvement de beaucoup de joueurs avec des courses de soutien, etc., qui est significative. Puis ils ont une dextérité technique, une agilité pour faire des passes au contact ou jouer dans la défense qui fait souvent la différence. Et puis ils ont aussi des joueurs comme Kieran Read, qui sont des garçons parvenant à faire le geste juste dans toutes les situations. Donc finalement s’il y a une bonne solution à prendre et 9 de mauvaise, ils vont à 95 % prendre la bonne décision. Ils sont dans l’organisation et la description d’un système de jeu qu’ils mettent en place tous les week-ends dans le Super Rugby. Ils sont dans la continuité avec leur équipe nationale. Ce qui n’est pas forcément notre cas, nous sommes dans un championnat globalement assez fermé avec beaucoup de phases de conquête, de défense, etc. D’où au niveau international quand il faut jouer dans la défense, dans les intervalles, on a moins l’habitude de le faire puisqu’on ne le fait pas forcément au quotidien en club. Eux sont dans la continuité, nous on ne l’est pas.

Justement puisqu’on parle de l’équipe de France. Quel est votre regard sur cette équipe ? Au niveau comptable, en terme de bilan comme en terme de jeu, on va dire que celui-ci est assez faible depuis l’arrivée de Philippe Saint-André à la tête des Bleus. On a l’impression qu’il n’y a pas de ligne directrice, de plan de jeu, de fil conducteur. On tâtonne beaucoup, par exemple, on décide à deux jours d’un match en Australie de mettre en place une défense inversée que l’on n’a jamais travaillée.

Oui, mais j’ai envie de dire que quand on perd mais qu’on se creuse la tête, c’est plutôt bon signe. Maintenant, je reste optimiste par rapport à cette équipe puisque je pense qu’elle a malgré tout une forme de puissance qui se dégagera à un moment ou à un autre. Pour moment ça tarde c’est vrai, mais il y a du talent, des joueurs d’expérience, un bon équilibre et un groupe qui vient puisque j’ai eu la chance de les accompagner en Nouvelle-Zélande et Australie et m’apercevoir de cela. Ils sont bons ensemble et c’est important. Mais il faudra que ça se matérialise par des résultats même si on peut toujours dire que les deux mois de préparation à la Coupe du Monde, qui est une compétition qui nous réussit toujours plutôt bien, pourront changer les choses. Mais il faudrait quand même qu’ils arrivent à terminer ce Tournoi des 6 Nations avec au moins trois victoires (la date sera précisée dans le topo de l’interview). Cela avait presque été le cas à l’automne mais il y a eu ce croche-patte des Argentins qui nous a remis face à nos doutes, etc. Mais je pense qu’ils vont y arriver.

Ce que je trouve dommage quand même c’est que chaque année le Tournoi ne sert plus qu’à préparer la Coupe du Monde. Finalement, gagner le Tournoi n’est pas le plus important…

C’est vrai, mais c’est le lot de presque toutes les équipes aujourd’hui à part celles qui dominent le rugby bien sûr. Celles qui ne gagnent pas, qui ont un nouvel entraîneur, un nouveau groupe de joueurs, des anciens qui arrêtent, des nouveaux qui ne donnent pas forcément satisfaction, n’arrivent pas à dégager de certitude. Et si on n’arrive pas à fixer et à figer tout ça par des résultats, on est en quête perpétuelle de talents, de joueurs, de certitudes. Donc on change, on renouvelle. Il y a d’autres stratégies. Les Anglais par exemple. Eux se sont entêtés avec certains choix, mais on voit que malgré tout un garçon qui est titulaire depuis trois ans comme Farrell ne donne pas toutes les certitudes non plus à six mois de la Coupe du Monde. Puis sa blessure n’arrange pas les choses. Donc voilà, je ne crois pas qu’il y ait de vérité absolue. Maintenant ce qui est sûr, c’est que rationnellement il vaut mieux avoir une équipe qui arrive à la Coupe du Monde en ayant gagné deux Tournois et en dégageant une force collective grâce à de bons résultats plutôt qu’une équipe qui navigue un peu à vue.

Mais même si l’équipe de France devient Championne du Monde (après tout la poule est accessible et c’est une compétition qui nous réussit plutôt bien) met-on en place tous les ingrédients pour réussir ? Un exemple : au niveau de la formation, on ne brille pas dans les dernières Coupes du Monde des moins de 20 ans. Est-ce qu’on ne devrait pas repenser des choses ?

On a un problème institutionnel, notamment au niveau des conventions et du respect de ces conventions. Par exemple dans la convention entre la Premiership rugby et la RFU, le premier point mis en avant est la priorité à l’équipe nationale, ce n’est pas le cas dans la convention LNR / FFR. Donc on progresse doucement, mais il y a une énorme divergence entre les intérêts des clubs et ceux de l’équipe nationale. Par exemple aujourd’hui, il n’y a pas d’intérêt évident pour un président de club comme Mourad Boudjellal de faire tout ce qu’il faut pour que l’Equipe de France soit forte. Son club fonctionne, il est double Champion d’Europe en titre et Champion de France. Il faut trouver des points d’accroche pour indemniser de manière encore plus significative. C’est un dossier extrêmement complexe.

On s’en aperçoit d’autant plus avec la liste des 30 joueurs protégés . Finalement sur cette liste, seule la moitié de ces joueurs est sélectionnée de manière récurrente. Il y a donc des clubs qui peuvent logiquement se sentir lésés.

Je pense que 30 n’est pas le bon chiffre. Il fallait réduire ce nombre à 10 ou 15 en ciblant prioritairement les cadres comme Thierry Dusautoir qui a besoin de se ménager et de se préparer pour la Coupe du Monde.

Maintenant, nous voyons bien qu’il est difficile de mener une politique de résultats pour l’équipe nationale et pour les clubs. Les Anglais par exemple n’ont plus gagné de Coupe d’Europe depuis 2007. Les Saracens s’en sont rapprochés mais n’ont pas réussi.

Et ce d’autant plus que les anglais ont eu un passage à vide important dans leur rugby avec la dévaluation de la livre sterling. Le rugby anglais fonctionnant essentiellement sur du mécénat, les mécènes ont réduit leurs investissements et leur participation dans les clubs. Moins de stars étrangères, relative désaffection des stades. Du coup, obligation pour eux de proposer un spectacle attrayant pour essayer de faire revenir ou garder les gens dans les stades et après un choix payant, il faut l’avouer, de prioriser les joueurs issus de la formation anglaise (English Qualified Players). Ces joueurs là du coup aujourd’hui représentent 75 % des joueurs évoluant en Angleterre. Stuart Lancaster, le sélectionneur anglais, a du coup 75 % de joueurs qu’il peut sélectionner pour l’équipe d’Angleterre, ce qui est colossal. Cela s’est mis en place grâce à des mesures incitatives et aujourd’hui ils tirent la quintessence de cela. Si on prend la ligne d’attaque de l’équipe d’Angleterre, il y a une moyenne d’âge très basse.

En parlant de l’équipe d’Angleterre et de sa composition, je trouve personnellement dommage qu’on écarte un joueur de la ligne de Danny Care.

Danny Care est écarté parce que Stuart Lancaster trouve que Ben Youngs colle plus au plan de jeu qu’il chercher à mettre en place. Care est un joueur plus d’instinct, plus imprévisible. Care n’est même pas sur le banc car Wigglesworth est un excellent joueur au pied, ce qui donne donc plus d’options aux différents temps de jeu de Lancaster.

En octobre dernier, la FFR a proposé une ébauche de calendrier dans le but d’une harmonisation. N’est-ce pas une bonne chose pour éviter les doublons, mettre en place un Championnat du Monde des Clubs par exemple ?

Le problème, c’est qu’aujourd’hui il y a quand même des mastodontes qu’il faudra bouger. A commencer par le Tournoi des 6 Nations. Les organisateurs ne veulent pas entendre parler d’un tournoi à un autre moment qu’en février et mars. Maintenant, la piste est intéressante et c’est une piste à creuser mais le calendrier sera toujours autant chargé. Il restera toujours les matches de championnat et les phases finales.

Top12 ou pas alors ?

Non, je ne pense pas que le Top 12 soit une bonne solution. Ce que les clubs font gagner en terme de temps de récupération, ils vont le perdre en recettes par exemple. Il y aura deux réceptions de moins. Puis on va se trouver avec les gros clubs qui auront 35 joueurs compétitifs, une main d’oeuvre extrêmement importante et pas forcément utilisée à sa juste valeur.

Pour plus de spectacle en Top14, limiter à une seule descente alors ? 2 descentes sur 14 clubs paraissent très lourdes. Mais en contre partie, il n’y aurait qu’une seule montée.

Oui, mais on pourrait s’inspirer de ce que font les Anglais par exemple, c’est à dire avoir des critères d’accession plus drastiques (qualité des stades, montant des budgets pour les clubs etc.) pour essayer d’avoir des équipes pérennes en Top14 avec des bassins économiques forts. Aujourd’hui, il est capital pour le rugby que Lille puisse accéder à l’élite et obtenir une homogénéisation des clubs sur l’hexagone qui soit plus significative. Aujourd’hui c’est trop disparate. Bien sûr on ne pourra jamais empêcher le mérite à une équipe comme Mont-de-Marsan par exemple de remonter en Top14. Mais on sait que ce sont des équipes qui financièrement auront du mal à être compétitives par rapport à d’autres. Tôt ou tard, il y aura un choix à faire.

Vous n’avez pas peur qu’on se coupe trop de l’histoire de ce sport ?

Oui, on se coupe un peu de l’histoire de ce sport, mais une métropole comme Lyon par exemple peut un jour attirer du monde dans son stade. Le potentiel est là. Puis ce sont des équipes qui sont dans des grands bassins économiques qui peuvent mettre un million sur la table par exemple pour faire venir des stars comme Dan Carter.

Vous avez commenté dernièrement du rugby féminin. Vos impressions ?

C’était très sympa. Il y avait une belle fenêtre ouverte aux rugbywomen pour attirer la lumière. Elles ont fait quelque chose de chouette pour la Coupe du Monde. Il y a une sorte de solidarité qu’on doit avoir aujourd’hui avec elles. Le rugby masculin est très fort. Il est normal qu’on puisse les aider ainsi de temps à autre. Bon, le match n’a pas forcément été des plus enlevés, mais les conditions étaient difficiles. C’était une chouette initiative. En plus, la rencontre a été suivie par 300 000 téléspectateurs, ce qui est plutôt honorable.

En parlant de rugby féminin, il y a ces temps-ci beaucoup de médiatisation. Était-ce un “one shot” pour Canal ou est-ce que l’expérience va être renouvelée ?

C’est un match qui s’est inscrit dans le cadre des 24h du sport féminin. Il n’est pas exclu que ça se reproduise. Maintenant il est vrai que nous avons une antenne des plus chargées et il sera compliqué de retransmettre le Top8 qui pourrait entrer en collision avec le Top14 et la Pro D2. Cela ne va pas servir à grand chose de se positionner sur le sport féminin et le diffuser à 23h sur une chaîne annexe de Canal.

J’en profite encore pour remercier Thomas de sa gentillesse et de s’être prêté au jeu avec autant de simplicité.

A propos de l'auteur

Passionné de rugby depuis ma tendre enfance que j'ai passée dans les travées de la tribune CGT du stade Aimé Giral, je suis l'initiateur du projet Up And Under depuis Juillet 2013.

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