En ce mois de février, la Fédération anglaise (RFU) a publié son rapport sur les blessures pour la saison 2013-2014. La commotion cérébrale prend une place prépondérante. Mais le rugby anglais n’est évidemment pas le seul touché.

Jonathan Sexton K.O avant le Racing-Métro (Icon Sport)

Jonathan Sexton K.O avec le Racing-Métro (Icon Sport)

Lors de cette deuxième journée de Six-Nations, pas moins de cinq protocoles commotions, voire sorties définitives. Parmi eux, l’Anglais Mike Brown est évacué sur civière, et le Français Scott Spedding ne revient pas sur le terrain, pour mauvaises réponses aux questions dudit protocole.
Ce ne sont que quelques exemples pour illustrer un mal récurrent dans le rugby actuel. La Fédération anglaise publie chaque année, depuis 2002, un rapport sur les blessures. L’étude tient compte des matchs de Premiership, des compétitions européennes et de la Coupe d’Angleterre.
Depuis 3 ans, le mal le plus fréquent en match reste la commotion cérébrale (12,5% des blessures), même si, sur les 585 joueurs participant à cette étude, « seuls 13% » disent en avoir été victimes. Au total, 94 commotions sont dénombrées pour la saison 2013-2014, matchs et entraînements compris. Bien sûr, la sensibilisation accrue, la prévention ont leur part de responsabilité dans l’augmentation de leur nombre. Le fait qu’elles soient tout simplement décomptées et nommées aussi.
En France, aucune étude de cette ampleur n’est mise en place pour le moment. « Le problème a quand même été soulevé par la France, notamment avec le Professeur Chermann [auteur de KO, le dossier qui dérange, NDLR], il y a 4-5 ans. L’IRB s’est penché sur le sujet une fois que la France a pris des dispositions », rappelle Florian Ninard. L’ancien joueur de Grenoble a travaillé au sein de la commission médicale pour Provale, le syndicat des joueurs de rugby.
Depuis seulement 2 ans, la Ligue nationale de rugby (LNR) et la Fédération française de rugby (FFR) cofinance une étude. Le processus est plus artisanal qu’en Angleterre : des observateurs regardent les vidéos des 26 journées de Top 14 et les barrages pour dénombrer les commotions. Entre 2012-2013 et la saison dernière, elles sont passées de 54 à 58. Là encore, la prévention peut expliquer cette légère augmentation. Rien de très inquiétant donc.

De la nécessité d’un médecin indépendant

Ce qui est plus préoccupant, c’est le nombre de commotions mal ou pas diagnostiquées que pointe cette étude française : 18 en 2013-2014 (sur les 58 dénombrées). Alors, les médecins de club oublient-ils certains cas ? Certaines équipes veulent-elles les meilleurs sur le terrain, peu importe le prix ? « Je n’ai pas envie de croire à ça. Aujourd’hui, on connaît les effets d’un KO sur les joueurs, et les effectifs sont assez importants pour pallier une absence. Les entraîneurs font preuve de professionnalisme », poursuit Florian Ninard.
Pourtant, l’entraîneur de Bourgoin aimerait que tout doute soit levé, et pour cela, la présence d’un médecin indépendant sur le bord du terrain pourrait être la solution. Il enchaîne : « J’ai une totale confiance en les médecins. Mais, pour sécuriser le protocole, on pourrait enlever la charge de la décision à un médecin qui a une autorité au-dessus de lui. Sans être accusateur, les médecins de clubs sont juges et parties, même s’ils engagent leur intégrité professionnelle. Un tiers devrait effectuer le protocole, pour éviter les mauvais diagnostics ».
Si Florian Ninard se refuse à toute polémique, il est difficile de ne pas penser au cas Florian Fritz après cette déclaration. En mai dernier, le centre toulousain sort, chancelant, le front ouvert. Mais à peine 5 minutes plus tard, Guy Novès le pousse à revenir sur le terrain. La LNR tapera sur les doigts du Stade Toulousain, pour non-respect du protocole.

D’ailleurs, un autre chiffre éveille la curiosité dans l’étude française : en deux saisons, le nombre de joueurs de retour sur le terrain après avoir « effectivement subi une commotion » a doublé : ils étaient 5 en 2012-2013, ils sont 10 en 2013-2014. Le rugby professionnel prend-il la santé de ses joueurs à la légère ? Ou le protocole n’est-il pas à la hauteur ? Cette saison, un nouveau questionnaire, international cette fois, est mis en place, le HIA, censé être plus précis que le  précédent.

Le PSCA, le protocole en vigueur avant la saison 2014-2015

Le PSCA, le protocole en vigueur avant la saison 2014-2015

Protocole HIA, en vigueur cette saison

Protocole HIA, en vigueur cette saison

Ne pas revenir trop tôt

En fait, à part quelques cas polémiques, plus de joueurs reviennent après un protocole, parce que plus de protocoles sont déclenchés. La plupart sont réellement sonnés lors de leur sortie. « Il y a commotion et commotion : celle où on voit deux étoiles, puis ça passe, et celle où on reste plus longtemps déstabilisé. Si on réussit le test, c’est qu’on peut jouer », assure Florian Ninard.
Alors, le joueur peut-il tricher pour accélérer son retour ? « Quand on est commotionné, c’est impossible de réciter quoique ce soit. Le joueur peut apprendre les réponses par cœur, comme on apprend ses tables de multiplications, mais il ne sera pas capable de les ressortir à ce moment-là », rétorque l’ancien Grenoblois.
Encore faut-il prendre le temps de poser les questions au commotionné… Lors du Galles – Angleterre en ce début de Six-Nations, le cas de George North a suscité la polémique : le joueur était de retour un peu trop rapidement pour avoir répondu au questionnaire dans son intégralité.
Passées ces considérations de diagnostic, restent les conséquences d’un tel choc à la tête. « Après chaque K.-O., je ne me sentais pas bien pendant six, sept semaines ! Si on revient au jeu trop tôt, les symptômes durent plus longtemps et il y a un risque encore plus grand de subir un nouveau traumatisme crânien. », affirme Rory Lamont, dans un entretien à L’Equipe du 19 mars 2014.
Jusqu’en 2011-2012, le joueur devait se reposer durant trois semaines après un K.O. Aujourd’hui, les instances internationales imposent un retour graduel, où la reprise peut se faire après 6 jours. Pourtant, il s’agit bien d’une avancée pour la santé des commotionnés.
Une fois les trois questionnaires avalés (celui pendant le match, après le match, et 48 heures après la rencontre) et la commotion cérébrale établie, le joueur suit un réel parcours avant de rejouer au rugby. Un neurochirurgien indépendant, rencontré lors de la présaison, lui fait subir un test, déjà effectué lors de leur premier rendez-vous. Suivant le score obtenu, le calendrier de reprise sera plus ou long. Et à intervalles réguliers, il devra continuer les tests, voire les IRM.

« Comme un zombie »

Seulement, avant ce processus, la tête du rugbyman a encaissé les coups. Parfois jusqu’à la rupture. Depuis peu, les joueurs osent l’affirmer : les K.O poussent à arrêter, mais les douleurs, elles, perdurent. Migraines, agressivité, dépression, troubles de la mémoire : les maux sont aujourd’hui connus.
« Quand j’étais gosse, je me demandais ce qui n’allait pas avec mon grand-père pour qu’il oublie des choses. Je ne suis pas un grand-père, j’ai la trentaine. Et j’ai la concentration d’un petit enfant » : Shontayne Hape décrit ses symptômes, après de multiples commotions.

Shontayne Hape avec l'Angleterre, en novembre 2010 (PA Sport)

Shontayne Hape avec l’Angleterre, en novembre 2010 (PA Sport)

Quand il débarque à Montpellier, en 2012, l’international anglais pense que ses problèmes commotionnels sont derrière lui : il craint plus pour ses genoux. Pourtant, dès février 2013, et après avoir subi plus de 20 chocs à la tête dans sa carrière, à 33 ans, il prend sa retraite. Le médecin héraultais pointe les commotions à répétition.
Au MHR, il en a subi deux d’affilée, il s’est reposé une semaine, puis, malgré la fatigue et les migraines, il a joué « les quatre ou cinq mois suivants comme ça. Plus ou moins comme un zombie ». Plus d’un an plus tard, Shontayne Hape se confie en ces termes au New-Zeland Herald. Son témoignage fait froid dans le dos : « Les joueurs sont des morceaux de viande. Quand la viande est trop vieille et périmée, le club se contente d’en acheter d’autres ».
« Je suis dans de meilleures conditions maintenant que je ne me fais plus tabasser chaque week-end. Mais je suis très inquiet à propos d’Alzheimer et de la démence. Les médecins sont incapables de me dire ce qui m’arrivera dans 10 ans », admet-il.

« Ca fait plus de bruit »

A la fin de sa carrière, à Montpellier, Shontayne Hape avait peur des contacts, élément central du rugby. Sans surprise, le placage est la principale source de blessures dans un match, selon le rapport de la Fédération anglaise. Et ce sont les commotions la principale conséquence de ce fait de jeu. Seule nouveauté dans cette étude : pour la première fois depuis 2002, cette blessure arrive en tête à la fois pour le plaqueur et pour le plaqué.
« C’est lié aux gabarits et à la vitesse du rugby actuel : les chocs sont plus forts. On plaque aussi moins aux jambes, parce qu’aujourd’hui le but, c’est de bloquer le ballon », explique Florian Ninard. En 2014, Jonathan Sexton a subi quatre commotions, et a été mis au repos trois mois. Difficile de ne pas rapprocher ce constat à sa façon de plaquer, souvent à hauteur d’épaules. Lors d’Irlande – France, pour sa reprise, il a encore vécu des chocs tête contre tête, notamment face à Mathieu Bastareaud.

Choc entre Sexton et Bastareaud, lors d'Irlande-France, le 14 février 2015 (Rugbyrama)

Choc entre Sexton et Bastareaud, lors d’Irlande-France, le 14 février 2015 (Rugbyrama)

Dans l’Equipe Explore « Jeu de massacre ? », Imanol Harinordoquy confirme cette rudesse dans les contacts : « Il y a vraiment eu une évolution au niveau des chocs. On entend des trucs assez violents sur les terrains. Ça fait plus de bruit. Aujourd’hui, tu sais qu’il ne faut pas trop se relâcher quand tu vas péter, ou même après une passe, parce que tu les sens passer, les cartouches. Tu donnes un peu ton corps à la science. Je vais faire un vilain vieux. Mais c’est un choix ».
En définitive, beaucoup, comme Florian Ninard, sont d’accord sur un point : « On doit faire avec l’évolution du rugby. C’est un sport de combat, c’est comme ça ». Reste à continuer la prévention et la sensibilisation. « Il y aura toujours des ratés, mais il en faut un minimum. Maintenant, on doit essayer d’adapter le protocole, pour éviter qu’il soit détourné ».

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